Yasujirô Ozu (1903-1963) est l'un des géants du cinéma japonais et mondial, reconnu pour la pureté de son style et son humanisme profond. Il a réalisé plus de 50 films, couvrant l'évolution du Japon de l'entre-deux-guerres jusqu'au miracle économique des années 60. Après ses débuts dans le muet, il a développé une grammaire cinématographique radicalement différente des normes occidentales, privilégiant la contemplation à l'action. Son œuvre est un miroir des changements de la société japonaise, se concentrant sur les mutations de la famille traditionnelle. Ses films, notamment Voyage à Tokyo, sont considérés comme des sommets de l'art cinématographique, admirés pour leur universalité émotionnelle.
Ozu s'est inspiré des traditions picturales et architecturales japonaises, en particulier l'idée que la beauté réside dans la simplicité et la répétition des gestes du quotidien. Il a été influencé par la culture littéraire et le théâtre classique japonais, intégrant une forme de fatalisme doux, le "mono no aware", qui souligne la tristesse liée au caractère impermanent des choses. Bien qu'il connaissait bien le cinéma hollywoodien, il a consciemment rejeté ses codes, comme le raccord dans l'axe ou les mouvements de caméra spectaculaires, pour créer un langage propre.
Sa signature visuelle est immédiatement identifiable : la "tatami shot", où la caméra est placée très bas, à hauteur d'une personne assise sur un tapis. Ses plans sont fixes, très rarement mobiles, et il évite les effets de montage dynamiques, préférant des coupes franches. Il utilise souvent des "plans d'oreiller" (pillow shots), des images de paysages ou d'objets fixes insérées entre les scènes, qui offrent un espace de respiration méditative au spectateur. Sa mise en scène est d'une rigueur géométrique absolue, chaque élément du décor semblant être placé à une position précise pour équilibrer le cadre.
De son vivant, Ozu a reçu de nombreuses distinctions au Japon, devenant un pilier de l'Académie des arts japonaise. Ses films ont conquis l'Europe dans les années 70, bien après sa mort, recevant des rétrospectives prestigieuses dans les plus grands festivals. Son influence est immense, des cinéastes comme Wim Wenders ou Jim Jarmusch ayant régulièrement rendu hommage à la profondeur et à la modernité de son regard.
Il a entretenu des collaborations fidèles, notamment avec le scénariste Kogo Noda, avec qui il a écrit presque tous ses films durant plus de 30 ans. L'actrice Setsuko Hara fut sa muse et le visage de ses films les plus emblématiques, incarnant la figure de la fille fidèle et mélancolique. Chishû Ryû est également un pilier de son casting, apparaissant dans la quasi-totalité de ses œuvres et incarnant souvent, avec une grande sobriété, le rôle du père ou du veuf face aux transformations de son monde.
La famille qui se disloque, le mariage des enfants, le passage du temps et l'inévitable séparation sont les cœurs battants de son œuvre. Il explore les tensions entre la tradition japonaise et l'occidentalisation, montrant comment ces changements affectent la cohésion familiale. La solitude, abordée sans pathos ni jugement, imprègne ses récits, offrant une réflexion sereine sur la condition humaine. Ses films sont des méditations sur la vie, le vieillissement et la nécessité de l'acceptation.