Dans le nord-ouest de la Tunisie, un groupe de jeunes femmes et d'hommes se retrouve pour une journée de récolte des figues sous l'autorité d'un chef peu commode. Sous le regard des ouvrières plus âgées, les plus jeunes se courtisent, se taquinent et règlent parfois de vieux comptes entre les branches des figuiers. Au fil des heures, le verger devient le théâtre de tous les désirs, les espoirs et les frustrations de chacun. Cette journée ordinaire de labeur agricole se révèle peu à peu être un microcosme fidèle des tensions traversant la société tunisienne contemporaine.
La réalisatrice tunisienne Erige Sehiri, jusque-là documentariste, rencontre les jeunes cueilleuses qui inspireront son film alors qu'elle prépare initialement un tout autre projet sur des cueilleuses de cerises dans la région de Makthar. Bouleversée par les récits personnels de ces jeunes femmes et de ces ouvrières plus âgées, elle décide de changer complètement de projet pour écrire Sous les figues. Le choix de la figue comme fruit central du récit vient directement de l'histoire familiale de la cinéaste, dont le père est originaire d'un village où la culture des figuiers occupe une place essentielle. Elle explique avoir grandi au rythme des explications paternelles sur la pollinisation et la fécondation de cet arbre, dont le fruit n'est en réalité pas un fruit mais une fleur inversée. Le scénario, coécrit avec Ghalya Lacroix et Peggy Hamann, s'inspire de faits réels entendus directement auprès d'ouvrières agricoles et de jeunes lycéennes venues travailler l'été. Le film constitue le premier long-métrage de fiction de la réalisatrice après un premier documentaire remarqué, La Voie normale, sorti en 2018.
Le film reçoit un accueil critique très favorable, salué pour sa mise en scène délicate et sa photographie lumineuse qui transforme une simple journée de récolte en un véritable théâtre des émotions humaines. Plusieurs critiques soulignent la qualité du jeu des acteurs non-professionnels, dont les dialogues largement improvisés apportent une authenticité rare au récit. Le public se montre également conquis par la grâce et la sincérité du film, plusieurs spectateurs saluant sa capacité à rendre attachants des personnages ordinaires filmés dans leur quotidien de travail. Le film obtient le prix du jury Ecoprod à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes 2022, ainsi que le Bayard d'or du Festival international du film francophone de Namur et le Tanit d'argent aux Journées cinématographiques de Carthage la même année.
Erige Sehiri puise directement son inspiration dans son histoire familiale et dans les rencontres faites lors du repérage de son précédent projet documentaire, transformant une déception de casting en matière première de son premier film de fiction. Tous les comédiens du film sont des non-professionnels, souvent de véritables cueilleurs de figues recrutés localement, choisis pour leur personnalité plutôt que pour une expérience d'acteur préalable. Les dialogues n'ont pas été entièrement écrits mais construits lors d'improvisations en répétition, la réalisatrice indiquant seulement des directions générales aux comédiens avant de laisser émerger des situations parfois plus surprenantes que prévu. Le tournage s'est déroulé entièrement en extérieur, à la lumière naturelle et avec une seule caméra, un dispositif radical qui a nécessité une grande discipline de la part de toute l'équipe technique.
Le film dresse le portrait d'une jeunesse tunisienne tiraillée entre le poids des traditions patriarcales et le désir d'émancipation, notamment à travers la précarité des conditions de travail agricole et le harcèlement exercé par les figures d'autorité. Il aborde aussi, avec beaucoup de pudeur, les premiers émois amoureux et la difficulté à trouver un horizon d'avenir dans un pays où les perspectives économiques restent limitées pour les plus jeunes.
Le film ne propose pas de résolution dramatique classique, se contentant de refermer sa boucle temporelle sur la fin de cette unique journée de récolte, chacun des personnages repartant avec ses espoirs, ses blessures et ses secrets intacts. Cette absence volontaire de conclusion nette souligne le caractère cyclique et sans issue apparente de la condition de ces travailleurs, dont le quotidien recommencera identique le lendemain.
Le titre fait directement référence au décor unique du film, le verger de figuiers où se déroule l'intégralité de l'intrigue. En argot tunisien comme dans d'autres langues, la figue renvoie également de façon détournée à une symbolique féminine et sensuelle, en écho aux jeux de séduction qui traversent le récit.
Le film a représenté la Tunisie dans la présélection pour l'Oscar du meilleur film international en 2023, confirmant la reconnaissance internationale grandissante d'Erige Sehiri au sein du renouveau du cinéma tunisien.
La Voie normale d'Erige Sehiri, La Belle et la Meute de Kaouther Ben Hania, À peine j'ouvre les yeux de Leyla Bouzid, Much Loved de Nabil Ayouch.