À la veille de Noël, Ray Eddy, une mère de famille modeste du nord de l'État de New York, est abandonnée par son mari joueur qui s'est enfui avec toutes leurs économies. Face à la menace d'une saisie de sa maison mobile et incapable de nourrir ses deux fils, elle fait la rencontre fortuite de Lila Littlewolf, une jeune femme mohawk marginale. Ensemble, par pur désespoir financier, elles s'engagent dans le trafic d'immigration clandestine en faisant traverser la frontière canadienne à des clandestins à bord d'une voiture lancée sur le fleuve Saint-Laurent recouvert par les glaces.
Le projet est né de la stupéfaction de la réalisatrice Courtney Hunt lorsqu'elle a découvert l'existence réelle de réseaux de contrebande opérant sur le fleuve gelé à la frontière entre les États-Unis et le Canada, en traversant la réserve amérindienne d'Akwesasne. Fascinée par la détresse de ces femmes prêtes à risquer leur vie sur une glace fragile pour sauver leurs familles, elle a d'abord réalisé un court-métrage de recherche en 2004. L'inspiration provient de sa volonté de filmer une Amérique invisible, celle des travailleuses pauvres vivant en marge du rêve américain. Elle a passé des années à documenter les tensions économiques et culturelles entre les populations blanches locales et la communauté Mohawk pour nourrir l'authenticité de son premier long-métrage.
La critique internationale a réservé un accueil triomphal à ce drame social âpre et tendu, saluant la naissance d'une grande cinéaste indépendante. La presse a été particulièrement bouleversée par l'interprétation magistrale et brute de Melissa Leo, qui trouve ici le rôle de sa vie en mère courage usée par l'existence. Les journalistes ont encensé la rigueur de la mise en scène, qui refuse tout misérabilisme pour adopter le rythme d'un thriller à suspense haletant. L'œuvre a été unanimement célébrée pour son honnêteté sociologique et sa puissance émotionnelle contenue.
Le grand public, d'abord confidentiel dans les salles d'art et essai, s'est mobilisé massivement grâce à un effet de bouche-à-oreille exceptionnel à travers tout le pays. Les spectateurs ont été profondément touchés par cette alliance de fortune entre deux mères brisées que tout oppose culturellement mais que la misère réunit. Le film a réalisé un parcours commercial remarquable au box-office indépendant pour une production à très petit budget. Il s'est imposé au fil des mois comme l'un des événements cinématographiques majeurs de l'année.
Le film a récolté une moisson impressionnante de récompenses prestigieuses, à commencer par le Grand Prix du Jury au Festival de Sundance, le temple du cinéma indépendant américain. Il a ensuite décroché deux nominations mémorables aux Oscars dans les catégories de la meilleure actrice pour Melissa Leo et du meilleur scénario original pour Courtney Hunt. Les Independent Spirit Awards ont également couronné l'œuvre à plusieurs reprises, saluant le courage de sa production financière fragile. Ces distinctions ont propulsé l'ensemble de l'équipe sur le devant de la scène hollywoodienne.
La metteuse en scène s'est inspirée du cinéma réaliste des frères Dardenne et du néoréalisme italien pour capter la vérité brute des visages fatigués et des décors industriels délaissés. Elle voulait que le froid piquant du Nord soit palpable dans chaque cadre fixe du film.
Le tournage s'est déroulé en à peine 24 jours au mois de février près de Plattsburgh, dans des conditions météo particulièrement glaciales qui collaient parfaitement à l'intrigue. Le budget restreint ne permettait aucun confort, forçant les actrices à se réchauffer dans de petites voitures entre les prises de vue en extérieur. La glace sur le fleuve Saint-Laurent commençant à fondre plus tôt que prévu à cause d'un redoux soudain, l'équipe a dû tourner les scènes de traversée en voiture dans l'urgence la plus absolue. Melissa Leo a conduit elle-même le véhicule sur des plaques de glace réelles, confiant plus tard qu'elle avait eu la peur de sa vie pendant ces prises de vue risquées.
Afin d'assurer la sécurité lors de la scène clé où la voiture s'arrête au milieu du fleuve gelé dans la nuit, des plongeurs professionnels étaient postés hors cadre, prêts à intervenir si la glace venait à céder sous le poids du véhicule. Les actrices ont dû jouer la comédie tout en entendant la glace craquer sous leurs pieds.
Le casting de Melissa Leo a été une évidence pour la réalisatrice qui l'avait déjà dirigée dans le court-métrage d'origine et appréciait son authenticité physique loin des canons glamour d'Hollywood. Pour lui donner la réplique, Misty Upham, une actrice amérindienne d'origine Blackfoot, a apporté une gravité fermée et une dignité bouleversante au personnage de Lila. Les deux comédiennes ont passé beaucoup de temps ensemble avant le tournage pour construire la complicité rugueuse qui unit leurs personnages à l'écran.
Le long-métrage dresse un portrait clinique et impitoyable de la pauvreté systémique dans l'Amérique rurale et de la précarité des mères célibataires. Il explore les frontières géographiques, légales et raciales, notamment à travers le statut juridique complexe des réserves amérindiennes chevauchant deux pays. La maternité y est dépeinte comme un puissant moteur de sacrifice moral, poussant des femmes honnêtes à violer la loi pour nourrir leurs enfants. Enfin, le film traite de la solidarité féminine inattendue qui transcende les préjugés et le racisme ordinaire.
Lors d'une ultime traversée qui tourne mal à cause d'un quiproquo tragique avec un passeur, Ray et Lila sont traquées par la police de l'État et se réfugient dans la réserve mohawk. Comprenant que Lila risque de perdre la garde de son bébé si elle est arrêtée, Ray fait preuve d'un altruisme héroïque en endossant seule la responsabilité du trafic face aux autorités locales. Elle est condamnée à une peine de prison légère, mais son sacrifice permet à Lila de récupérer son fils et de s'installer dans la maison mobile de Ray pour s'occuper des enfants en son absence. La scène finale montre les deux familles unies et solidaires autour d'un avenir modeste mais digne, la rivière gelée ayant enfin fini de les diviser.
Le titre fait référence au fleuve Saint-Laurent gelé qui sert de route éphémère et clandestine pour le trafic d'êtres humains durant les mois d'hiver. Il symbolise également l'état de vie des deux héroïnes, dont l'existence est littéralement figée par les dettes, la misère et l'absence de perspectives d'avenir. C'est sur cette glace hautement instable et dangereuse qu'elles vont pourtant trouver le chemin de la liberté et de la rédemption humaine.
Le film est aujourd'hui étudié dans les universités américaines pour son approche unique et respectueuse des communautés amérindiennes et de la condition des classes populaires. Il reste un modèle absolu d'efficacité narrative pour le cinéma indépendant mondial à petit budget.
Ce drame social intense rappelle par sa thématique de trafic frontalier et son ancrage réaliste des films comme Winter's Bone de Debra Granik ou El Norte. Les amateurs de thrillers centrés sur des personnages féminins forts apprécieront également Comancheria pour son ambiance de détresse économique rurale.