Né en 1987 à Beyrouth, Jimmy Keyrouz grandit dans une famille libano-mexicaine et fait ses études secondaires au Collège Notre-Dame de Jamhour, un établissement jésuite réputé du Liban. Il obtient en 2009 une licence en réalisation à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth avant de s'envoler pour New York, où il décroche un master de scénario et de réalisation à l'Université Columbia. C'est là, en 2014, qu'il apprend en direct à la télévision que l'État islamique vient d'interdire la musique dans les territoires syriens sous son contrôle : bouleversé, il décide de consacrer son film de fin d'études à ce sujet. Ce court métrage, Nocturne in Black, sorti en 2016, raconte l'histoire d'un musicien pris au piège dans une ville occupée par des extrémistes. Fort du succès de ce premier essai, il en tire quatre ans plus tard un long métrage, Broken Keys, présenté à la sélection officielle du Festival de Cannes 2020. Entre-temps, il tourne également The Holy Goats, un documentaire sur les impacts sociaux du changement climatique, entre le Sénégal, le Zimbabwe et les États-Unis.
L'actualité brûlante du Moyen-Orient constitue le point de départ de son cinéma : c'est un reportage télévisé sur l'interdiction de la musique par l'État islamique qui déclenche l'écriture de Nocturne in Black puis de Broken Keys. Pianiste lui-même, Jimmy Keyrouz infuse ses récits d'une sensibilité musicale très personnelle, la musique devenant à la fois un symbole de liberté et un enjeu dramatique central. Son identité libano-mexicaine et son parcours entre Beyrouth, New York et Los Angeles nourrissent son regard sur le déracinement et la résilience. Il cite volontiers son goût pour les histoires d'individus ordinaires transformés par des événements historiques qui les dépassent. Son passage par les laboratoires du Sundance Institute et par le prestigieux Black List a également affiné son sens de la construction dramatique.
Le cinéma de Jimmy Keyrouz se distingue par sa capacité à ancrer une histoire intime dans un contexte géopolitique tendu, sans jamais sacrifier l'émotion des personnages au profit du seul commentaire politique. Il privilégie une mise en scène réaliste, tournée dans des décors proches de la réalité du Moyen-Orient, qui donne à ses films une texture presque documentaire. La transformation morale du protagoniste, d'abord centré sur lui-même puis amené à un geste de sacrifice, structure une grande partie de son travail. Il travaille avec soin la tension dramatique, distillant la menace de façon progressive plutôt que par des effets spectaculaires. Sa formation musicale se ressent aussi dans le rythme de son montage et dans l'importance accordée à la bande originale.
Nocturne in Black remporte la médaille d'or du scénario aux Student Academy Awards, le BAFTA Student Film Award en catégorie fiction ainsi qu'un prix étudiant décerné par la Directors Guild of America. Le scénario de Broken Keys figure parmi les six sélectionnés, sur plus de mille candidatures, pour le laboratoire annuel du Black List en 2019. Le film est ensuite présenté à la sélection officielle du Festival de Cannes 2020, une reconnaissance rare pour un premier long métrage libanais. Il est choisi pour représenter le Liban à la 93e cérémonie des Oscars, dans la catégorie du meilleur film international. En 2022, Broken Keys reçoit également le Murex d'Or, une récompense prestigieuse du paysage audiovisuel libanais.
La musique originale de Broken Keys est signée Gabriel Yared, compositeur oscarisé pour Le Patient anglais, une collaboration qui souligne l'importance que Jimmy Keyrouz accorde à la partition musicale de ses films. L'acteur Tarek Yaacoub, révélé dans Nocturne in Black, retrouve le réalisateur pour le rôle principal de Broken Keys. Le film réunit également des figures reconnues du cinéma libanais telles que Adel Karam et Sara Abi Kanaan. Le directeur de la photographie Ziad Chahoud accompagne le cinéaste dès ses courts métrages.
La liberté artistique et sa négation, notamment à travers la musique interdite par des régimes extrémistes, traverse l'ensemble de son œuvre. La guerre et l'occupation, envisagées non pas à travers de grandes fresques mais par le prisme d'individus ordinaires, occupent une place centrale dans ses récits. Le passage à l'âge adulte et la métamorphose morale d'un personnage égoïste vers un geste généreux structurent Broken Keys comme Nocturne in Black. Le déracinement et l'identité multiple, hérités de son propre parcours entre le Liban, le Mexique et les États-Unis, infusent en filigrane sa filmographie. Plus récemment, avec The Holy Goats, la crise climatique et ses conséquences sociales sont venues élargir le spectre des sujets qu'il explore.