Jasmila Žbanić, réalisatrice bosnienne oscarisée pour La Voix d'Aïda et Ours d'or à Berlin pour Sarajevo, mon amour, figure majeure du cinéma bosnien contemporain.
Née le 19 décembre 1974 à Sarajevo, en Bosnie, Jasmila Žbanić est diplômée de l'Académie des arts du spectacle de sa ville natale. Elle travaille un temps aux États-Unis comme marionnettiste au Bread and Puppet Theater du Vermont et se forme au métier de clown auprès de Lee De Long, avant de rentrer en Bosnie-Herzégovine en 1997 pour y fonder, avec son mari Damir Ibrahimović, l'association d'artistes Deblokada, à travers laquelle elle écrit et produit de nombreux documentaires et courts métrages projetés dans des festivals et expositions internationales. En 2006, elle réalise son premier long métrage de fiction, Sarajevo, mon amour, centré sur une mère célibataire cachant à sa fille les circonstances de sa conception pendant le siège de Sarajevo, qui remporte l'Ours d'or à la Berlinale, une consécration mondiale pour le jeune cinéma bosnien. Elle poursuit avec Le Choix de Luna en 2010, présenté également à la Berlinale, puis avec plusieurs autres longs métrages abordant les séquelles de la guerre en ex-Yougoslavie. En 2020, elle réalise La Voix d'Aïda, portrait d'une enseignante devenue interprète pour l'ONU lors du génocide de Srebrenica, présenté à la Mostra de Venise et nommé à l'Oscar du meilleur film international en 2021. En 2023, elle réalise la série I Know Your Soul, avant de signer récemment le documentaire Blum, présenté au MoMA de New York.
Son adolescence marquée par le siège de Sarajevo, durant laquelle elle vit dans la peur constante d'un viol de masse par les forces serbes, façonne directement l'écriture de Sarajevo, mon amour, écrit dans une colère qu'elle décrit comme fondatrice. La naissance de sa première fille en 2000 la pousse à s'interroger sur le vécu des femmes ayant enfanté des enfants nés du viol pendant la guerre, point de départ direct de ce même film. Son expérience du théâtre de marionnettes et du clown, acquise aux États-Unis avant son retour en Bosnie, nourrit sa sensibilité à la mise en scène du corps et de l'intime. Elle revendique ne pas croire à l'existence d'un cinéma bosnien homogène, préférant affirmer que chacun de ses films a changé son propre regard sur le monde, entre viols de guerre, amour, religion et rapports hommes-femmes.
Jasmila Žbanić est reconnue pour une mise en scène retenue et sans pathos, qui aborde des sujets extrêmement douloureux, comme le viol de guerre ou le génocide, par le biais de l'intime et du quotidien plutôt que par la reconstitution spectaculaire de la violence. Sa direction d'actrices, notamment sur Mirjana Karanović dans Sarajevo, mon amour, privilégie une intensité contenue et une vérité psychologique plutôt que le mélodrame. Sur La Voix d'Aïda, elle choisit délibérément d'éviter le nom de « Serbes » pour désigner les bourreaux, préférant le terme péjoratif de « Tchetniks » employé à l'époque pour ne pas faire porter la culpabilité à un groupe ethnique entier. Sa mise en scène de la guerre privilégie systématiquement ses conséquences psychologiques et sociales durables plutôt que sa représentation directe.
Sarajevo, mon amour remporte l'Ours d'or à la Berlinale 2006 ainsi que le Grand Prix du jury du Festival international de la compétition des longs métrages, le prix du meilleur film européen et celui de la meilleure actrice européenne pour Mirjana Karanović. La Voix d'Aïda remporte le prix du public au Festival international du film de Rotterdam et le prix du meilleur film international au Festival de Göteborg en 2021, avant d'être nommé à l'Oscar du meilleur film international et Jasmila Žbanić elle-même nommée au BAFTA du meilleur réalisateur en 2021. Le film remporte ensuite le prix du meilleur film ainsi que celui de la meilleure réalisation aux Prix du cinéma européen 2021, où Jasna Đuričić reçoit également le prix de la meilleure actrice.
Son mari, le producteur Damir Ibrahimović, cofondateur avec elle de la société de production Deblokada, l'accompagne depuis ses débuts documentaires jusqu'à ses productions les plus récentes. L'actrice serbe Mirjana Karanović, révélée internationalement par Sarajevo, mon amour, ainsi que Jasna Đuričić, interprète de La Voix d'Aïda, comptent parmi ses collaboratrices les plus marquantes. Elle travaille également fréquemment avec la directrice de la photographie Christine A. Maier.
Les séquelles psychologiques et sociales durables de la guerre en ex-Yougoslavie, transmises souvent de génération en génération à travers le silence ou le mensonge protecteur, structurent l'ensemble de son œuvre. La condition des femmes confrontées à la violence de guerre, notamment le viol utilisé comme arme et ses conséquences sur la maternité, occupe une place centrale dans son cinéma. La mémoire du génocide de Srebrenica et la responsabilité de la communauté internationale face à ces événements, explorées frontalement dans La Voix d'Aïda, prolongent cette réflexion vers une dimension géopolitique plus large.