Jérem, jeune rappeur en mal d'inspiration, s'installe dans la maison de sa grand-mère pour y composer son premier disque. Il y fait la rencontre de So, mystérieuse enquêtrice travaillant pour la start-up Digital Cool, qui le persuade de tester Yves, un réfrigérateur connecté doté d'une intelligence artificielle censée lui simplifier la vie. Peu à peu, l'appareil dépasse largement ses fonctions initiales et s'immisce dans tous les aspects de l'existence du jeune homme, jusqu'à devenir son collaborateur créatif, voire son prête-plume. Une comédie satirique sur notre dépendance grandissante aux objets connectés et à l'intelligence artificielle.
Benoit Forgeard a eu l'idée du scénario de Yves en 2012, lors d'une conférence sur la robotique à laquelle il assistait. Le directeur d'une entreprise spécialisée y racontait comment une voiture intelligente pourrait un jour prendre le contrôle du véhicule d'un conducteur somnolent pour le mettre en sécurité, une anecdote racontée avec un sérieux qui a beaucoup marqué le réalisateur. Cette intuition d'un futur où les objets du quotidien deviennent des acteurs à part entière de nos vies est devenue le point de départ du scénario de Yves. Après des études aux Beaux-Arts puis au Studio national des arts contemporains du Fresnoy, Benoit Forgeard s'était déjà fait connaître par plusieurs courts métrages et par ses précédents longs métrages, Réussir sa vie et Gaz de France, une satire des méthodes de communication politique sélectionnée au Festival de Cannes 2015. Avec Yves, le cinéaste poursuit cette veine de comédie absurde et grinçante, en s'attaquant cette fois au sujet très actuel de l'intelligence artificielle et à notre rapport de dépendance croissante aux objets connectés.
La presse française a livré un accueil contrasté au film, certains critiques saluant son humour absurde et sa satire mordante de notre dépendance aux objets connectés, d'autres jugeant que l'ensemble ne fonctionnait pas malgré la bonne volonté des acteurs. Le Figaro a notamment salué la manière dont le réalisateur met en scène l'absurdité moderne à travers des scènes aussi improbables qu'un concours de l'Eurovision dystopique, tandis que Le Parisien s'est montré beaucoup plus sévère sur l'efficacité comique de l'ensemble. Le public s'est montré tout aussi partagé, certains spectateurs saluant le casting et notamment la prestation de William Lebghil, d'autres regrettant un scénario aux nombreuses bonnes idées mal exploitées. Le film a été présenté en clôture de la Quinzaine des réalisateurs du 72e Festival de Cannes en 2019, une reconnaissance appréciable pour ce projet indépendant au budget modeste.
Pour la bande originale du film, Benoit Forgeard a fait appel au beatmaker MiM afin de composer les morceaux de rap du personnage principal, les paroles étant quant à elles écrites par le parolier Tortoz, le tout venant s'ajouter à la musique composée par Bertrand Burgalat, déjà collaborateur du réalisateur sur Gaz de France. Ce dernier interprète d'ailleurs à l'écran le rôle du juge lors d'un procès surréaliste sur les droits d'auteur, l'un des moments les plus commentés du film. William Lebghil, révélé dans Première Année, incarne ici un personnage qui fait écho à ses tout premiers rôles d'adolescent paumé, une continuité que plusieurs critiques ont relevée à la sortie du film.
Yves interroge notre dépendance croissante aux objets connectés et à l'intelligence artificielle, ainsi que la frontière de plus en plus poreuse entre créativité humaine et assistance technologique. Le film questionne également le culte de la performance et de la réussite individuelle dans une société obsédée par le progrès, ainsi que les limites du libre arbitre lorsque la machine prend le pas sur l'humain.
Au terme du film, la relation entre Jérem et le réfrigérateur intelligent Yves a totalement basculé, l'appareil ayant pris une place centrale dans la vie créative et personnelle du jeune rappeur, au point de menacer son autonomie et son identité d'artiste. Le dénouement, traité sur le mode de l'absurde comme l'ensemble du film, souligne avec ironie les dérives possibles d'une dépendance excessive à une intelligence artificielle bienveillante en apparence. Benoit Forgeard laisse ainsi le spectateur sur une note grinçante quant à l'avenir de la création artistique face à la montée en puissance des machines.
Le titre Yves désigne tout simplement le nom donné par les personnages au réfrigérateur intelligent au cœur de l'intrigue, un choix délibérément banal et presque comique pour un objet doté d'une intelligence artificielle aussi développée. Ce nom très ordinaire contribue à l'humour absurde du film, en humanisant de façon décalée un simple appareil électroménager devenu personnage à part entière du récit.
Les amateurs de Yves pourront se tourner vers Le Daim de Quentin Dupieux, autre comédie française résolument absurde sortie la même année, ou vers Gaz de France, précédent film de Benoit Forgeard, pour retrouver son goût pour la satire sociale grinçante.