À Tokyo, une famille modeste et joyeuse survit grâce à de petits larcins soigneusement orchestrés par le père. Un soir d'hiver, ils recueillent Yuri, une petite fille trouvée dans la rue, visiblement maltraitée, et décident de l'intégrer à leur foyer. Mais ce qui ressemble à une famille ordinaire cache des liens et des secrets qui remettent en question tout ce que l'on pensait savoir sur ce clan attachant. *Une Affaire de Famille* est un chef-d'œuvre de tendresse et d'ambiguïté morale, Palme d'Or à Cannes 2018.
Une Affaire de Famille s'inscrit dans la continuité thématique de toute l'œuvre d'Hirokazu Kore-eda, qui explore depuis ses débuts les questions de famille, de filiation et de ce qui fait qu'un groupe d'individus devient réellement une famille. Le réalisateur japonais s'est inspiré de plusieurs faits divers japonais réels — notamment des cas d'enfants maltraités laissés sans protection par les services sociaux, et des situations où des familles fragiles survivaient dans une économie souterraine — pour construire ce récit fictif ancré dans une réalité sociale précise. Kore-eda a travaillé le scénario sur plusieurs années, cherchant à créer des personnages suffisamment complexes pour que le spectateur les aime avant de découvrir progressivement les vérités qui les définissent autrement. La construction narrative — qui révèle au fil du film des couches successives de la réalité de cette famille — est l'un des aspects les plus soignés du scénario. Le casting a réuni des acteurs de génération et de styles différents pour créer cette illusion convaincante d'une famille réelle, avec en particulier Kirin Kiki dans l'un de ses derniers et plus beaux rôles.
Résumé des critiques professionnelles : Une Affaire de Famille a été acclamé comme l'un des plus grands films de Kore-eda et du cinéma japonais contemporain. La presse internationale a salué l'intelligence de la construction narrative, la direction d'acteurs extraordinaire — toute la famille semble authentiquement liée — et la façon dont le film navigue entre la tendresse et la cruauté sans jamais forcer ni l'une ni l'autre. La Palme d'Or obtenue à Cannes a été unanimement saluée comme une consécration méritée pour un cinéaste dont l'œuvre était depuis longtemps reconnue comme majeure.
Réception du public : Le film a connu un succès public remarquable pour un film d'auteur japonais, notamment en France où il a dépassé les 500 000 entrées. Le public a été profondément touché par les personnages et par la façon dont le film questionne avec douceur les fondements de la famille comme institution. Le prix de Cannes a amplifié l'intérêt du grand public au-delà des cercles habituels du cinéma d'auteur.
Récompenses obtenues : Une Affaire de Famille a remporté la Palme d'Or au Festival de Cannes 2018 — la première pour un film japonais depuis L'Anguille de Shohei Imamura en 1997. Il a ensuite été nommé aux Oscars du meilleur film étranger, représentant le Japon, et a remporté de nombreux prix dans les festivals du monde entier dont les Japan Academy Awards.
Inspirations du réalisateur : Kore-eda a souvent déclaré que chacun de ses films est une exploration de la même question fondamentale : qu'est-ce qui crée les liens familiaux, la biologie ou l'expérience partagée ? Une Affaire de Famille est peut-être sa réponse la plus radicale à cette question. Il s'est inspiré du néoréalisme italien — De Sica notamment — pour la façon de filmer la pauvreté urbaine avec tendresse et sans misérabilisme.
Difficultés de production : Diriger simultanément des acteurs de cinq générations différentes — des enfants de moins de six ans à des personnes âgées de plus de soixante-dix ans — tout en maintenant la crédibilité de leur relation familiale a représenté le défi central du tournage. Kore-eda a privilégié de longues périodes de préparation commune pour créer entre les acteurs une familiarité naturelle qui se ressent à l'écran.
Anecdote sur une scène particulière : La scène finale entre Osamu et Shota dans le bus — leur dernière conversation, chargée de tout ce qui ne peut pas être dit — a été tournée en quelques heures mais a nécessité des semaines de préparation émotionnelle. Kore-eda avait travaillé séparément avec chaque acteur sur ce moment avant de les réunir, pour que l'émotion soit maximale lors de la prise effective.
Une Affaire de Famille est une méditation profonde sur la nature des liens familiaux et la question de savoir ce qui fait vraiment une famille. Le film oppose avec une subtilité remarquable la famille biologique — représentée par les origines cachées de chaque personnage — à la famille choisie, construite dans l'adversité et la tendresse quotidienne. La pauvreté et la marginalité sociale sont traitées non pas comme des misères à plaindre mais comme des conditions dans lesquelles des formes de solidarité et de joie inattendues peuvent naître. La question morale est constamment présente sans jamais être tranchée : ces gens qui vivent en marge de la loi sont-ils des criminels ou des victimes d'un système qui ne leur laisse aucune place ? L'enfance maltraitée et la façon dont les adultes peuvent ou non protéger les enfants vulnérables est un fil rouge douloureux. La mort, abordée avec la même douceur que le reste du film, dit quelque chose d'essentiel sur la façon dont les liens survivent à ceux qui les ont tissés.
La fin de Une Affaire de Famille est d'une beauté et d'une tristesse absolues. La famille est démantelée par la justice — chacun renvoyé à sa réalité légale — et les enfants retournent dans leurs familles biologiques. Dans la dernière scène, Shota regarde depuis le bus le père qu'il ne peut plus appeler père, et ce regard dit tout ce que les mots ne peuvent pas contenir : l'amour est là, intact, mais il n'a plus d'espace légal pour exister. La petite Yuri, de retour chez sa mère, reproduit seule un geste appris dans la famille de fortune — signe que quelque chose de cette expérience restera en elle à jamais.
Le titre original japonais Manbiki Kazoku signifie littéralement « famille de voleurs à l'étalage » — une description factuelle du mode de survie de la famille et un indice sur les révélations à venir. Le titre français Une Affaire de Famille est à la fois plus sobre et plus riche : une affaire de famille, c'est une chose qui se règle en famille, quelque chose d'intime et de complexe qui ne regarde que les intéressés. Ce titre dit aussi que le film traite d'une question profonde — qu'est-ce qu'une famille ? — qui est la véritable « affaire » au cœur de l'œuvre, bien au-delà des larcins qui constituent la surface du récit.
Une Affaire de Famille reste l'œuvre la plus reconnue internationalement de Kore-eda, dont la Palme d'Or a définitivement confirmé le statut de figure majeure du cinéma mondial. Le réalisateur a depuis signé La Vérité (2019), son premier film en langue française avec Catherine Deneuve et Juliette Binoche, et Broker (2022) en coréen avec Song Kang-ho, témoignant d'un désir d'internationalisation de sa démarche. Le film est devenu une référence dans les discussions sur la famille, la protection de l'enfance et la solidarité sociale au Japon et dans le monde.
Une Affaire de Famille s'inscrit dans l'œuvre de Kore-eda et entre naturellement en dialogue avec Nobody Knows (2004) et Tel père tel fils (2013) qui explorent les mêmes questions de filiation et de famille. Parasite (2019) de Bong Joon-ho explore dans un registre bien plus noir les mêmes fractures de classe dans l'Asie contemporaine. Mustang (2015) de Deniz Gamze Ergüven ou Moonlight (2016) de Barry Jenkins partagent la même attention aux liens qui se forment en dehors des cadres institutionnels. Les 400 Coups (1959) de Truffaut est un ancêtre tutélaire pour la façon de regarder l'enfance marginale avec amour et lucidité.