Dans une cité HLM du sud de la France, une jeune femme prénommée Victorine tente de survivre à une enfance chaotique, entre un père alcoolique et velléitaire et une mère qui peine à tenir la barque. Le film suit son parcours erratique et poétique à travers des rencontres improbables et des situations qui oscillent entre le réalisme social le plus cru et l'absurde poétique le plus inattendu. Bertrand Blier signe un film inclassable, à la fois désespéré et lumineux, porté par une Anouk Grinberg incandescente. Un objet cinématographique singulier qui refuse toutes les conventions du récit traditionnel.
Un, deux, trois, soleil est un scénario original de Bertrand Blier, qui depuis Les Valseuses a toujours privilégié l'écriture personnelle à l'adaptation. Pour ce film, Blier s'est inspiré de ses observations de la vie dans les banlieues françaises des années 80-90, des cités HLM du Midi où se côtoient la misère sociale, la chaleur humaine et une forme d'absurde quotidien qu'il trouvait cinématographiquement fertile. Le réalisateur a construit son récit autour du personnage de Victorine comme il construit tous ses personnages féminins : en cherchant une figure à la fois ancrée dans une réalité sociale précise et portée par un souffle romanesque qui dépasse le simple constat. Anouk Grinberg, avec qui Blier avait travaillé sur Merci la vie deux ans plus tôt, était l'actrice qu'il avait en tête dès l'écriture, sa façon d'habiter les rôles avec une intensité presque animale correspondant parfaitement à ce qu'il cherchait. La présence de Marcello Mastroianni dans le rôle du père apportait une dimension méditerranéenne et mélancolique qui enrichissait le portrait social du film. Blier a voulu que le film soit aussi libre dans sa forme que dans son fond, mixant les genres et les registres sans jamais chercher à rassurer le spectateur.
Résumé des critiques professionnelles : Un, deux, trois, soleil a reçu des critiques très positives en France, les journalistes saluant l'originalité formelle du film et la performance exceptionnelle d'Anouk Grinberg, décrite comme l'une des révélations de l'année. Bertrand Blier a été loué pour sa capacité à mélanger les registres avec une aisance qui n'appartient qu'à lui, créant un univers immédiatement reconnaissable entre réalisme social et fable poétique. Quelques critiques ont néanmoins pointé la longueur du film et une certaine complaisance dans l'outrance, reproche récurrent dans la filmographie de Blier.
Réception du public : Le film a trouvé son public parmi les cinéphiles français et les habitués de l'univers de Blier, sans prétendre au succès populaire de masse. Sa tonalité délibérément déroutante et son refus du récit conventionnel en ont fait un film pour public averti, aimé passionnément par ceux qui y sont entrés et ignoré par les autres.
Récompenses obtenues : Anouk Grinberg a remporté le César de la Meilleure actrice en 1994 pour ce rôle, consacrant une performance que tous avaient reconnue comme exceptionnelle. C'était une victoire particulièrement significative pour une actrice qui avait longtemps travaillé dans l'ombre des grandes stars du cinéma français.
Inspirations du réalisateur : Bertrand Blier a longuement fréquenté les cités du Midi avant le tournage, recueillant des histoires et des ambiances qu'il a ensuite transposées dans son scénario avec la liberté qui caractérise son écriture. Il cherchait moins à documenter qu'à distiller une vérité émotionnelle à partir d'une réalité observée.
Difficultés de production : Tourner dans des cités HLM réelles avec une équipe de cinéma a représenté un défi logistique et humain considérable. Blier a dû créer un vrai rapport de confiance avec les habitants pour que le tournage se déroule dans de bonnes conditions, et certaines scènes ont bénéficié de la participation spontanée de riverains.
Anecdote sur une scène particulière : La scène d'ouverture, dans laquelle Victorine apostrophe directement la caméra, donnait le ton de tout le film : un récit qui refuse la transparence conventionnelle et assume sa dimension de fiction revendiquée, où les personnages savent qu'ils sont dans un film.
Un, deux, trois, soleil explore avec une franchise brutale la misère sociale des banlieues françaises et ses effets sur les trajectoires individuelles, sans jamais tomber dans le misérabilisme ou le discours politique illustratif. La relation père-fille, au cœur du film, est traitée avec une ambiguïté et une tendresse mêlées de désespoir qui constituent la grande force émotionnelle de l'œuvre. Blier interroge également la place des femmes dans les milieux populaires, à travers un personnage féminin qui refuse la victimisation tout en portant le poids de toutes les failles de ceux qui l'entourent. L'absurde comme réponse à l'injustice sociale est la grande marque de fabrique du réalisateur, et ce film en est l'une des expressions les plus abouties.
Le film se conclut dans la même ambiguïté poétique qui le traverse tout entier, sans résolution narrative au sens conventionnel du terme. Victorine continue — elle continue de vivre, de survivre, de résister à sa façon à un monde qui n'était pas fait pour elle. Cette fin ouverte est un choix délibéré de Blier, qui refuse de conclure là où la vie, elle, ne conclut pas. Le dernier plan laisse le spectateur seul avec ses émotions, sans la béquille d'une morale ou d'un dénouement rassurant.
Un, deux, trois, soleil fait référence au jeu d'enfant du même nom — ce jeu de cour de récréation où l'on avance quand le gardien ne regarde pas et se fige quand il se retourne. Cette métaphore de l'enfance traverse tout le film : la vie de Victorine est ce jeu permanent, avancer en espérant ne pas être vu, survivre dans les interstices d'un regard social qui ne se pose jamais bienveillamment sur elle. Le titre annonce un film sur l'enfance abîmée et sur la façon dont on tente malgré tout d'avancer.
Un, deux, trois, soleil reste l'un des films les plus personnels et les plus aboutis de la filmographie de Bertrand Blier, régulièrement cité dans les rétrospectives consacrées au réalisateur. La performance d'Anouk Grinberg, célébrée par son César, continue d'être mentionnée parmi les plus grandes compositions féminines du cinéma français des années 90. Le film est accessible sur certaines plateformes de vidéo à la demande en France.