En 2016, dans une société obsédée par l'apparence, le lifting du visage est devenu un rite de passage incontournable pour les jeunes en quête de reconnaissance sociale. Georges, tout juste opéré, tente désespérément de s'intégrer aux Chivers, une bande aux codes vestimentaires et comportementaux aussi stricts qu'absurdes. Son ancien meilleur ami Blaise, sortant tout juste d'un internement psychiatrique, revient dans sa vie au pire moment. Leurs retrouvailles vont mettre à l'épreuve leur amitié dans un monde régi par une conformité aussi grotesque qu'inquiétante.
Steak n'est tiré ni d'un livre ni d'une histoire vraie, mais constitue le premier long-métrage entièrement original de Quentin Dupieux, alors surtout connu sous son pseudonyme de musicien électronique Mr. Oizo. L'idée du film est née de la volonté de Dupieux de proposer une satire absurde de la société de conformité et du culte de l'apparence physique. Le projet est arrivé de manière détournée, Eric et Ramzy ayant initialement sollicité Michel Gondry pour un tout autre film avant que celui-ci ne les oriente vers Quentin Dupieux. Le réalisateur souhaitait subvertir l'image populaire du duo comique en les plaçant dans un univers volontairement lisse, clinique et étrange, aux antipodes de leurs précédents rôles. Il voulait construire un objet filmique hybride, à mi-chemin entre comédie absurde et satire sociale plus grinçante. Cette approche singulière annonçait déjà le style qui allait caractériser ses films suivants comme Rubber.
La critique s'est montrée particulièrement clivée à la sortie du film, certains journaux spécialisés saluant l'audace et l'étrangeté de la proposition tandis que la presse plus généraliste jugeait le film déroutant et mal calibré. Plusieurs critiques ont souligné le décalage entre la promotion du film, vendue comme une comédie classique avec Eric et Ramzy, et la nature réellement expérimentale de l'œuvre. Le film a depuis été réévalué positivement, certains observateurs y voyant les prémices du style si particulier de Quentin Dupieux. Le public s'est montré largement déconcerté lors de la sortie en salles, le film ayant connu un échec commercial retentissant faute d'avoir trouvé son public naturel. De nombreux spectateurs venus voir une comédie classique avec le duo Eric et Ramzy ont été désorientés par le ton étrange et minimaliste du film. Avec le temps, Steak a toutefois acquis un statut culte auprès d'un public plus cinéphile, curieux de découvrir les débuts de Quentin Dupieux. Le film n'a pas été récompensé lors de cérémonies prestigieuses, mais a depuis été redécouvert et valorisé dans plusieurs rétrospectives consacrées à l'œuvre de Quentin Dupieux.
Quentin Dupieux s'est inspiré de son propre univers musical et visuel, déjà développé sous le pseudonyme Mr. Oizo, pour construire l'esthétique clinique et décalée du film. La production, tournée notamment au Québec, a dû composer avec un budget modeste pour un projet aussi visuellement singulier. Le tournage a nécessité de recréer un univers de bande organisée aux codes très stricts, avec costumes et accessoires spécifiques pour les membres des Chivers. Eric Judor et Ramzy Bedia ont dû adopter un jeu d'acteur plus retenu et sobre qu'à leur habitude, en rupture avec leurs précédents rôles plus exubérants. Le musicien Sébastien Tellier, également compositeur de la bande originale, apparaît lui-même à l'écran dans un rôle secondaire du film.
Le film explore la thématique de la conformité sociale et du besoin d'appartenance à un groupe, quitte à en accepter les codes les plus absurdes. Il aborde également la question de l'apparence physique comme condition d'intégration sociale, à travers la satire de la chirurgie esthétique généralisée. L'amitié mise à l'épreuve par des choix de vie divergents occupe une place centrale dans la relation entre les deux personnages principaux. Le film traite aussi, sur un mode absurde, de l'exclusion et de la marginalité de ceux qui refusent de se plier aux normes dominantes. Enfin, il questionne la vacuité de certaines communautés fondées uniquement sur l'apparence et l'imitation.
À la fin du film, la relation entre Georges et Blaise se solde par une rupture définitive, chacun ayant fait des choix de vie incompatibles avec l'amitié qui les unissait auparavant. Georges, définitivement absorbé par le conformisme des Chivers, tourne le dos à son ami d'enfance resté en marge du système. Cette conclusion volontairement froide et distanciée souligne le message satirique du film sur la perte d'identité individuelle au profit de l'appartenance à un groupe superficiel. Le film referme ainsi son récit sur une note délibérément absurde et désenchantée, fidèle au ton général de l'œuvre. Cette fin reflète la vision pessimiste de Quentin Dupieux sur les dérives de la conformité sociale.
Le titre Steak a été choisi par Quentin Dupieux pour son caractère universel et immédiatement reconnaissable dans le monde entier, contrairement à un titre trop ancré dans un contexte local précis. Le réalisateur souhaitait éviter toute référence géographique restrictive afin de donner au propos du film une portée plus large et intemporelle. Le mot steak évoque directement la viande et, par extension, la chair et l'apparence physique, thème central de cette satire de la chirurgie esthétique généralisée. Ce choix de titre reflète ainsi la démarche volontairement décalée et absurde du réalisateur dès l'annonce de son projet.
La bande originale, composée par Quentin Dupieux lui-même sous son pseudonyme Mr. Oizo, avec la participation de Sébastien Tellier et SebastiAn, est particulièrement remarquée pour son atmosphère électronique froide et singulière, en parfaite adéquation avec l'univers clinique du film.
Steak reste aujourd'hui un film culte pour les amateurs de l'univers singulier de Quentin Dupieux. Le réalisateur a depuis poursuivi une carrière particulièrement prolifique et acclamée par la critique internationale. Eric Judor et Ramzy Bedia ont continué leurs carrières respectives, tant ensemble que séparément, au cinéma et à la télévision. Le film continue d'être régulièrement redécouvert et réévalué à la lumière du succès ultérieur de Quentin Dupieux.
Les amateurs de l'univers de Quentin Dupieux apprécieront Rubber, film suivant du réalisateur poursuivant sa veine absurde et expérimentale. Wrong explore également cet univers décalé cher au cinéaste. La Cité de la peur partage avec Steak le goût pour l'humour absurde porté par des acteurs comiques français. Enfin, American Psycho aborde sur un ton plus sombre la satire du conformisme et de l'apparence sociale.