Dans un village du Yorkshire anglais, Celia Teasdale hésite à allumer une cigarette — et selon qu'elle cède ou non à cette tentation, toute une série de destinées différentes se déploient dans ces deux films jumeaux qui explorent les chemins alternatifs d'une même réalité. Adaptées des pièces *Intimate Exchanges* d'Alan Ayckbourn, les deux parties du diptyque de Resnais mettent en scène une dizaine de personnages tous incarnés par seulement deux acteurs, Sabine Azéma et Pierre Arditi, qui se multiplient et se transforment au fil des récits. *Smoking* et *No Smoking* forment ensemble une méditation vertigineuse sur le destin, le hasard et la multiplicité des vies possibles.
Smoking, No Smoking est l'adaptation des seize pièces courtes Intimate Exchanges de l'auteur britannique Alan Ayckbourn, que Resnais avait découvertes lors d'une représentation à Londres et pour lesquelles il s'était immédiatement passionné. L'idée d'Ayckbourn était de montrer comment un moment de décision apparemment anodin — allumer ou ne pas allumer une cigarette — pouvait déclencher des ramifications dramatiques infiniment différentes selon le choix effectué, une réflexion sur le hasard et le destin mise en forme théâtrale avec une sophistication vertigineuse. Resnais a voulu adapter ce matériau au cinéma en prenant le parti radical de ne conserver que deux acteurs pour incarner tous les personnages — une dizaine — des deux films, ce qui transformait le projet en une réflexion sur l'identité et la transformation. Sabine Azéma et Pierre Arditi, compagnons de route habituels de Resnais, ont accepté ce défi technique et artistique considérable avec enthousiasme, travaillant pendant des mois à développer des personnages suffisamment distincts pour ne jamais se confondre. Le film a été tourné en Angleterre avec des acteurs français parlant en français, dans des décors britanniques reconnaissables, créant un espace hybride caractéristique de l'imaginaire résnaïsien.
Résumé des critiques professionnelles : La critique a salué Smoking, No Smoking comme une œuvre formellement audacieuse et intellectuellement stimulante, reconnaissant dans le diptyque l'une des réalisations les plus ambitieuses de la filmographie de Resnais. La prouesse de Sabine Azéma et Pierre Arditi a été unanimement célébrée comme un exploit d'acteurs peu commun, tant par son exigence technique que par sa richesse expressive.
Réception du public : Le film a trouvé son public principalement dans le cercle cinéphile et théâtral, les spectateurs moins habitués aux formes expérimentales ayant parfois été déroutés par la complexité du dispositif et la durée totale du diptyque. Son originalité radicale lui a valu une audience limitée mais très engagée.
Récompenses obtenues : Le film a remporté deux César en 1994 pour les meilleures actrices et meilleurs acteurs pour Sabine Azéma et Pierre Arditi, ainsi que le César du meilleur réalisateur pour Alain Resnais. Il a également été présenté en sélection officielle à Venise.
Inspirations du réalisateur : Resnais s'est nourri de sa passion pour les structures narratives ramifiées et les possibles non actualisés, thème récurrent dans son œuvre depuis L'Année dernière à Marienbad, pour construire avec Ayckbourn une exploration cinématographique de la multiplicité des vies possibles à partir d'un même point de départ.
Difficultés de production : La préparation des deux acteurs a été exceptionnellement longue et exigeante, Pierre Arditi et Sabine Azéma devant mémoriser et travailler simultanément une dizaine de personnages aux physionomies, aux manières et aux histoires très différentes, tout en veillant à ce que chacun soit clairement identifiable malgré le recours aux mêmes visages.
Anecdote sur une scène particulière : Les transitions entre les différents embranchements narratifs, marquées par des cartons d'information qui indiquent le chemin alternatif choisi, ont été conçues par Resnais comme une forme de tact dramatique particulier, signalant au spectateur qu'il va voir une autre version possible de ce qui aurait pu se passer, dans un rapport au temps et à la fiction profondément original.
Smoking, No Smoking est une réflexion profonde sur le hasard et la nécessité dans la vie humaine, questionnant la part de détermination et de contingence dans nos existences à travers le dispositif des bifurcations narratives. Le film aborde avec humour et mélancolie la façon dont les petits choix du quotidien — fumer ou ne pas fumer — peuvent avoir des répercussions infiniment complexes sur l'ensemble d'une vie, remettant en question toute idée d'un destin prédéfini et inévitable. La théâtralité et la fiction comme modes d'exploration du réel sont des thèmes constamment présents chez Resnais, ici incarnés dans la forme même du film.
Les deux films du diptyque se concluent sur leurs propres logiques narratives, chacune aboutissant à des dénouements qui diffèrent selon les choix initiaux effectués par les personnages. La véritable conclusion de l'ensemble est peut-être moins dans les résolutions des intrigues que dans la réflexion qu'elle laisse au spectateur : ce qu'il a vu n'est que l'une des innombrables versions de la réalité possible, et la vie réelle multiplie ces bifurcations à chaque instant sans jamais nous révéler les chemins non empruntés.
Les titres Smoking et No Smoking désignent les deux choix que peut faire Celia Teasdale au moment décisif de l'ouverture des films — allumer ou ne pas allumer une cigarette — et constituent également une référence aux panneaux de signalisation anglais, donnant aux titres une dimension de code visuel universel. Ces titres binaires annoncent la logique des embranchements multiples qui structure les deux films.
Smoking, No Smoking reste l'une des œuvres les plus singulières et les plus exigeantes de la filmographie de Resnais, régulièrement redécouvert par les cinéphiles et étudié dans les écoles de cinéma pour son rapport audacieux au temps et au récit. Il est disponible en version restaurée sur les plateformes de streaming et en DVD.