Carly Norris, éditrice new-yorkaise récemment installée dans un immeuble luxueux appelé le Sliver, commence à être troublée par des similitudes troublantes avec sa prédécesseure, une femme morte dans des circonstances mystérieuses. Elle est rapidement attirée par Zeke Hawkins, le séduisant propriétaire de l'immeuble, sans se douter qu'il surveille en secret tous les appartements grâce à un réseau de caméras cachées. Entre désir et menace, Carly va devoir démêler une toile de mensonges avant qu'il ne soit trop tard. Un thriller érotique paranoïaque ancré dans les angoisses voyeuristes des années 90.
Sliver est l'adaptation du roman éponyme d'Ira Levin, l'auteur de Rosemary's Baby et The Stepford Wives, publié en 1991. Levin avait construit son récit autour de la paranoïa urbaine et de l'obsession du voyeurisme, thèmes particulièrement résonnants à l'ère des premières technologies de surveillance domestique. Fort du succès phénoménal de Basic Instinct l'année précédente, le producteur Robert Evans a voulu réunir Sharon Stone et un réalisateur de thriller pour capitaliser sur la vague du thriller érotique qui dominait les écrans au début des années 90. Phillip Noyce, habitué aux thrillers politiques, a accepté le projet en voyant dans le roman de Levin une façon d'explorer les thèmes de la surveillance et du contrôle bien avant que ceux-ci ne deviennent aussi centraux dans notre vie quotidienne. Le scénario a été co-écrit par Joe Eszterhas, déjà auteur de Basic Instinct, ce qui promettait un film dans la même veine provocatrice.
Résumé des critiques professionnelles : Sliver a reçu des critiques très sévères à sa sortie, la majorité des journalistes le jugeant inférieur à Basic Instinct et regrettant un scénario décousu et une tension mal entretenue. La performance de Sharon Stone a été jugée compétente mais insuffisamment servie par un récit peu convaincant. William Baldwin n'a pas convaincu dans le rôle de l'antagoniste ambigu, son manque de présence à l'écran ayant été fréquemment mentionné.
Réception du public : Malgré l'accueil critique défavorable, le film a réalisé plus de 140 millions de dollars de recettes mondiales, profitant largement de la popularité de Sharon Stone et de l'attrait du genre. Le public friand de thrillers érotiques a répondu présent, même si la déception était souvent au rendez-vous pour ceux qui espéraient une expérience comparable à Basic Instinct.
Récompenses obtenues : Le film a reçu plusieurs nominations aux Razzie Awards, dont celle de la Pire actrice pour Sharon Stone, des distinctions peu glorieuses qui illustrent la distance entre son succès commercial et son accueil critique.
Inspirations du réalisateur : Phillip Noyce s'est intéressé à la dimension technologique du voyeurisme, cherchant à faire du réseau de caméras de l'immeuble un personnage à part entière. Il voulait que le spectateur se sente lui-même en position de voyeur, complice malgré lui du dispositif mis en place par Zeke.
Difficultés de production : Le tournage a été marqué par de nombreux conflits entre Sharon Stone et l'équipe de production concernant la nature et l'étendue des scènes de nudité. Stone a demandé à plusieurs reprises des modifications du scénario et des coupes dans les scènes les plus explicites, ce qui a engendré des tensions sur le plateau. La fin du film a été modifiée à plusieurs reprises, ce qui a nui à la cohérence narrative du résultat final.
Anecdote sur une scène particulière : La fin du film, très différente de celle du roman d'Ira Levin, a été retournée plusieurs fois à la demande de Sharon Stone, qui refusait la conclusion originale jugée trop sombre pour son personnage. Cette instabilité narrative se ressent dans le montage final, qui laisse une impression d'inachevé.
Sliver explore la paranoïa urbaine et la surveillance omniprésente dans les espaces que l'on croit privés, avec une prescience troublante sur des thèmes qui ne cesseront de prendre de l'ampleur dans les décennies suivantes. La frontière entre désir et manipulation, entre intimité et exposition, est au cœur du film. Le voyeurisme comme forme de pouvoir — celui qui regarde domine celui qui est regardé — est la clé de lecture principale du personnage de Zeke. Le film interroge également la vulnérabilité féminine dans des espaces urbains apparemment sécurisés mais secrètement contrôlés par des hommes.
Dans la version finale du film — retravaillée par rapport au roman et à plusieurs versions du scénario — Carly découvre la vérité sur Zeke et sur le réseau de surveillance, et parvient à s'en échapper. La fin, volontairement ouverte et peu satisfaisante narrativement, reflète les hésitations qui ont entouré sa conception. Le film ne répond pas clairement à toutes les questions qu'il a posées, ce qui a contribué à la frustration du public et de la critique. On retient surtout l'image d'une femme qui choisit de fuir plutôt que de succomber, une conclusion en demi-teinte pour un thriller qui promettait davantage.
"Sliver" désigne en anglais une fine tranche, un éclat — une référence directe à l'architecture de l'immeuble du film, fin et élancé comme une lame de couteau entre les tours de Manhattan. Mais le mot évoque aussi l'idée d'une fissure, d'une brèche dans la vie apparemment parfaite de Carly, par laquelle s'engouffrent le doute, le désir et la menace. Le titre est donc à la fois concret et métaphorique, désignant l'immeuble tout en annonçant la faille dans laquelle le récit va s'engouffrer.
Sliver est aujourd'hui surtout étudié comme un document sur la fascination et les angoisses liées à la surveillance à l'aube de l'ère numérique. Bien que le film ait vieilli inégalement, ses thèmes de voyeurisme et de contrôle technologique n'ont jamais été aussi actuels. Il reste un objet cinématographique curieux : commercialement réussi, artistiquement décevant, mais prémonitoire dans sa façon d'anticiper les obsessions de notre époque.