Quatre amis d'enfance grandissent dans le quartier difficile de Hell's Kitchen à New York, partageant des rêves et une complicité absolue. Un jour, une simple farce malveillante se transforme en tragédie et les conduit dans un centre de détention pour mineurs. Là-bas, ils subissent des abus sexuels et physiques systématiques de la part des gardiens, brisant leur innocence à jamais. Des années plus tard, deux d'entre eux croisent par hasard l'un de leurs bourreaux dans un bar et décident de se faire justice eux-mêmes.
Le film est l'adaptation du roman à succès de Lorenzo Carcaterra, publié en 1995, qui prétendait raconter une histoire vraie vécue par l'auteur. Bien que les faits aient été largement contestés par les autorités et les journalistes d'investigation, cette aura de réalité a fasciné Hollywood. Le réalisateur Barry Levinson a été attiré par le contraste saisissant entre l'innocence volée des enfants et la brutalité froide de la vengeance des adultes. Son inspiration est venue de sa propre enfance à Baltimore, bien qu'il n'ait jamais abordé des thèmes aussi sombres dans ses œuvres précédentes. Il voulait explorer comment un traumatisme infantile extrême peut détruire des vies entières et pervertir le sens de la justice. Le scénario a été développé avec une grande délicatesse pour ne jamais tomber dans l'exploitation mielleuse ou le voyeurisme malsain. Levinson a choisi de structurer le film en flash-backs, s'inspirant de la technique narrative de films comme "Le Parrain" pour lier le passé et le présent. L'histoire de l'amitié indéfectible des quatre garçons a résonné profondément dans le cœur du réalisateur, qui voyait là une ode à la loyauté masculine. Malgré les polémiques sur la véracité des faits, le studio a décidé de maintenir la mention "histoire vraie" pour le marketing, ce qui a accru la curiosité du public.
Les critiques professionnelles ont été très divisées, certains saluant la puissance émotionnelle du film tandis que d'autres condamnaient sa manipulation éthique. Beaucoup de journalistes ont regretté que le film glorifie la vengeance privée et le meurtre, même si les motivations des personnages sont compréhensibles. La distribution exceptionnelle, réunissant des légendes d'Hollywood comme De Niro et Hoffman, a été unanimement plébiscitée par la presse. Le jeu des jeunes acteurs a également été souligné comme étant d'une justesse troublante, notamment dans les scènes d'horreur au centre de détention. Le public, largement ignorant de la controverse médiatique, a été profondément bouleversé par ce drame social sombre et poignant. Les spectateurs ont été particulièrement touchés par le procès, qui tient en haleine grâce à des retournements de situation habiles. Le film a connu un réel succès commercial, prouvant que le public de l'époque était prêt à s'immerger dans des récits dramatiques très lourds. Les associations de protection de l'enfance ont utilisé le film comme un outil de sensibilisation, malgré les réserves sur sa conclusion morale. L'œuvre n'a reçu aucune nomination majeure aux Oscars, un snob qui a surpris certains observateurs compte tenu de la qualité de sa distribution. Elle a toutefois remporté quelques prix secondaires pour le scénario dans des cérémonies spécialisées dans le drame psychologique.
Barry Levinson s'est inspiré de la photographie en noir et blanc des années 60 pour les séquences d'enfance, cherchant à créer une nostalgie douloureuse. Il a regardé de nombreux documentaires sur les prisons pour mineurs afin de retranscrire l'atmosphère claustrophobique et violente de ces lieux. Le réalisateur voulait que les acteurs adultes ne se croisent jamais avec les jeunes acteurs lors du tournage pour préserver le mystère de la narration. Cette méthode de travail a permis de créer deux mondes distincts qui ne se rejoignent que dans l'esprit torturé des protagonistes. Le tournage des scènes de violence au centre de détention a été éprouvant, obligeant l'équipe à faire appel à des psychologues pour les jeunes acteurs. Kevin Bacon, qui interprète le gardien sadique, s'est tellement investi dans son rôle qu'il a effrayé véritablement les enfants sur le plateau. La production a dû faire face à des pressions juridiques avant même sa sortie, de vrais gardiens menaçant de poursuivre le studio en diffamation. La scène du repas au restaurant entre les amis a été tournée en une seule prise magnifique, exigeant une synchronisation parfaite des répliques. Le rôle du prêtre Bobby a été écrit spécifiquement pour Robert De Niro, qui a accepté de jouer pour un salaire dérisoire en raison de son amitié pour le réalisateur. Les scènes de tribunal ont été inspirées par de vrais procès criminels des années 80 pour donner un maximum de réalisme aux dialogues.
Le film aborde de manière frontale le thème de l'abus de pouvoir et de la corruption institutionnelle au sein du système pénitentiaire. Il explore les conséquences dévastatrices et à long terme des traumatismes sexuels subis pendant l'enfance. L'amitié masculine et la loyauté absolue sont présentées comme le seul rempart possible contre la destruction psychologique totale des victimes. L'œuvre interroge la notion de justice, opposant une loi légale aveugle à une justice vindicative et expéditive exercée par les anciens enfants. La perte de l'innocence est illustrée par la mort métaphorique des garçons joyeux d'Hell's Kitchen, remplacés par des adultes brisés et cyniques. Le thème de la rédemption est complexe, car si les amis se vengent, ils ne retrouvent jamais la paix intérieure qu'ils espéraient conquérir. Le film soulève aussi la question de la mémoire et de l'impossibilité de fuir son passé, les fantômes du centre de détention hantant chaque geste des protagonistes. Enfin, la figure du père de substitution, incarnée par le prêtre et le policier, montre comment des adultes bienveillants tentent désespérément de réparer l'irréparable.
Lors du procès, l'avocat Michael organise un piège juridique machiavélique pour disculper ses amis, sachant pertinemment qu'ils sont réellement coupables du meurtre du gardien. Il parvient à démontrer l'incompétence du procureur, ruinant sa carrière publique et s'assurant que le jury acquitte les accusés par manque de preuves formelles. Cependant, le spectateur comprend que la véritable preuve de leur innocence devant la cour réside dans le faux alibi fourni par le prêtre Bobby. En mentant sous serment, ce dernier choisit la justice divine et la protection des enfants au détriment de la loi des hommes qu'il sert habituellement. Après l'acquittement, les deux amis coupables retournent vivre leurs vies dans la misère, l'un reprenant son métier d'avocat véreux, l'autre sombrant dans l'alcoolisme. Le narrateur, Shakes, est le seul à avoir trouvé une forme de paix en quittant définitivement la ville pour devenir journaliste. La dernière image montre le cercueil de John, mort seul dans la rue, rappelant brutalement que la vengeance ne guérit jamais les blessures de l'âme. Cette fin amère et mélancolique refuse tout triomphe hollywoodien, laissant le spectateur avec un sentiment de justice profondément imparfaite.
Le titre original "Sleepers" désigne littéralement ceux qui dorment, mais il possède une signification bien plus sombre et complexe dans le contexte du récit. Dans l'argot de la rue et du système judiciaire new-yorkais de l'époque, un "sleeper" est une affaire classée sans suite ou une personne qui passe inaperçue aux yeux de la loi. Il fait référence à l'état de torpeur psychologique dans lequel les quatre amis sont plongés après leur traumatisme, endormant leur douleur sous l'alcool et la violence. Ce sommeil métaphorique symbolise aussi la mort de leur enfance, un endormissement définitif de leur innocence volée par les gardiens de la prison. Le titre évoque l'idée de frapper pendant que l'adversaire est inconscient, ce qui correspond parfaitement à la vengeance sournoise et calculée des deux amis. Il rappelle également la mort, les victimes et les coupables finissant par trouver le repos éternel pour échapper à la brutalité du monde réel. En français, le titre a été conservé en anglais car aucune traduction simple ne pouvait rendre toute cette ambivalence entre le repos et la menace sournoise. C'est un titre qui plane sur le film comme une menace silencieuse, annonçant que les vérités enfouies finissent toujours par se réveiller.