Lundi, 13 juillet 2026
Dernières actualités
Shéhérazade

Shéhérazade

2018 France
Synopsis

Zachary, 17 ans, sort de son centre éducatif fermé sans toit ni famille pour l'accueillir, et se retrouve à la rue dans les quartiers nord de Marseille. Il croise la route de Shéhérazade, une jeune fille de son âge qui se prostitue pour survivre, et entre les deux adolescents naît une relation d'amour et de dépendance mutuelle aussi intense que dangereuse. Dans ce Marseille des marges, Jean-Bernard Marlin dresse le portrait brûlant de deux êtres en lutte pour leur survie dans un monde qui les a abandonnés, avec une caméra collée au réel et des acteurs non professionnels d'une vérité bouleversante.

Genèse du film

Shéhérazade est le premier long-métrage de Jean-Bernard Marlin, réalisateur marseillais qui a développé le projet après avoir travaillé comme éducateur auprès de jeunes en difficulté dans les quartiers nord de Marseille. Cette expérience de terrain directe — rare dans le milieu cinématographique — a été la source principale du film, Marlin cherchant à donner une visibilité à des existences invisibles dans une ville qui polarise à l'extrême richesse et misère. Le réalisateur a fait le choix radical de tourner avec des acteurs non professionnels recrutés dans les milieux que le film dépeint, donnant au projet une authenticité et une intensité que peu de films de fiction parviennent à atteindre. La préparation du film a duré plusieurs années, le temps pour Marlin de construire une relation de confiance avec ses comédiens et de développer un scénario ancré dans des réalités vécues plutôt qu'imaginées. Dylan Robert et Kenza Fortas, totalement inconnus avant le film, ont été choisis après un long processus de rencontres dans les rues et les foyers marseillais. Marlin a revendiqué l'influence du cinéma de la Nouvelle Vague — notamment Godard — pour la liberté formelle et la proximité avec le réel qu'il souhaitait imprimer à son film.

Critiques et réception

Résumé des critiques professionnelles : Shéhérazade a été acclamé par la critique française lors de sa sélection et de son prix à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes 2018. Les journalistes ont unanimement salué la puissance brute du film, la justesse époustouflante des deux acteurs non professionnels et la capacité de Marlin à filmer la marginalité sociale sans jamais tomber dans le misérabilisme ou l'exploitation voyeuriste. Le film a été comparé aux grandes œuvres du réalisme social français et international.

Réception du public : Le film a touché un public large pour un premier film de cette ambition, bénéficiant d'un bouche-à-oreille exceptionnel et d'une couverture médiatique importante liée à son succès cannois. Les spectateurs ont été saisis par l'intensité de la relation entre Zachary et Shéhérazade, et par la façon dont le film parle de la jeunesse abandonnée sans jamais l'apitoyer ni la victimiser.

Récompenses obtenues : Shéhérazade a remporté le Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes 2018, une récompense majeure pour un premier film. Jean-Bernard Marlin a également reçu plusieurs prix de la mise en scène et Dylan Robert a été unanimement salué comme révélation masculine de l'année.

Anecdotes de tournage

Inspirations du réalisateur : Jean-Bernard Marlin a cité Maurice Pialat — dont la façon de filmer la marginalité et les rapports humains dans leur crudité l'a profondément influencé — comme référence principale. Il a également évoqué l'importance des cinémas des frères Dardenne pour leur façon de filmer au plus près des corps et des visages sans jamais lâcher leurs personnages du regard.

Difficultés de production : Tourner avec des acteurs non professionnels issus des milieux de la rue implique une logistique particulière et une adaptabilité permanente. Plusieurs scènes ont dû être retournées ou abandonnées en raison de situations imprévues liées à la vie réelle des participants. La confiance construite sur plusieurs années avec Dylan Robert et Kenza Fortas a été le seul vrai filet de sécurité de la production.

Anecdote sur une scène particulière : Certaines scènes du film ont été tournées dans des lieux réels de prostitution et de deal dans les quartiers nord de Marseille, avec l'accord et parfois la participation de personnes qui vivent réellement dans ces réalités. Cette immersion totale dans le décor réel a donné aux scènes une texture et une tension que nul décor reconstitué n'aurait pu produire.

Thèmes abordés

Shéhérazade est avant tout un film sur la survie dans un monde qui a décidé d'ignorer ceux qui sont nés du mauvais côté de la ligne sociale. Il explore avec une lucidité sans complaisance les mécanismes d'exclusion qui transforment des adolescents en proies faciles pour les circuits de l'exploitation et de la délinquance. L'amour — difficile, abîmé, réel — entre Zachary et Shéhérazade est traité comme une force de résistance fragile contre un monde hostile, mais aussi comme une dépendance qui peut piéger autant que libérer. La question du genre est centrale : Shéhérazade subit une double domination — sociale et masculine — que le film rend visible sans jamais la réduire à une simple victime. La honte, la fierté et la dignité sont des moteurs constants des personnages, qui se battent pour maintenir une identité propre dans des conditions qui cherchent à les broyer.

⚠️ Attention : cette section révèle les éléments majeurs de l'intrigue.

Explication de la fin

La fin de Shéhérazade refuse toute résolution facile ou rédemptrice — ce serait mentir sur la réalité que le film s'est donné pour mission de documenter. Zachary et Shéhérazade se retrouvent dans une situation dont l'issue reste suspendue, ni tout à fait perdue ni vraiment gagnée, à l'image de leur existence quotidienne qui ne connaît pas de happy end mais seulement des instants de résistance et d'humanité arrachés à l'adversité. Cette fin ouverte est un choix éthique autant qu'artistique : le réalisateur refuse de clore une réalité sociale qui, elle, ne se referme pas.

Signification du titre

Shéhérazade est le prénom de l'héroïne, mais il renvoie évidemment à la grande conteuse des Mille et Une Nuits, celle qui sauvait sa vie chaque soir en racontant une histoire. Ce nom donné à une jeune fille des quartiers nord de Marseille est une ironie douce-amère et un hommage : comme son homonyme légendaire, la Shéhérazade du film survit grâce à sa capacité à créer du sens et de la beauté dans des conditions qui devraient anéantir toute poésie. Ce titre dit aussi que les marges de nos villes sont habitées par des personnages dignes de la grande littérature, si seulement on acceptait de les regarder en face.

Actualités

Shéhérazade a contribué à lancer la carrière de Jean-Bernard Marlin comme l'une des voix les plus importantes du jeune cinéma social français. Le film continue d'être étudié dans les écoles de cinéma et diffusé dans les contextes éducatifs liés aux questions de jeunesse et de marginalité. Kenza Fortas a depuis fait ses preuves dans d'autres films, confirmant que son talent n'était pas lié à l'unicité de cette expérience. Le film reste un document essentiel sur une réalité marseillaise — et française — que la fiction cinématographique aborde trop rarement avec une telle honnêteté.

Films Similaires

Shéhérazade entre en résonance directe avec les films des frères Dardenne — Rosetta (1999), La Promesse (1996) — pour leur façon de filmer la marginalité sociale avec une caméra viscéralement proche des corps. La Haine (1995) de Mathieu Kassovitz partage la même vision des banlieues françaises abandonnées par la République. Girlhood (2014) de Céline Sciamma et Les Misérables (2019) de Ladj Ly sont des œuvres complémentaires sur la jeunesse des marges urbaines françaises. Paterson (2016) de Jim Jarmusch, dans un registre très différent, partage cette même attention portée aux existences ordinaires élevées à la dignité artistique.