Carl et Yaya forment un couple de mannequins et influenceurs dont la relation vacille dès le début autour d'une addition de restaurant. Invités sur une croisière de luxe, ils côtoient une galerie de milliardaires aussi excentriques que grotesques, entre un capitaine alcoolique et un couple de fabricants d'armes. Lorsqu'une tempête et une attaque de pirates provoquent le naufrage du navire, quelques rescapés échouent sur une île déserte. Les rapports de pouvoir s'inversent alors brutalement, redistribuant les cartes entre riches déchus et personnel de service devenu maître du jeu.
Ruben Östlund annonce ce nouveau projet dès juin 2017, quelques semaines après avoir reçu la Palme d'or pour The Square au Festival de Cannes. Il veut alors signer une satire "sauvage" du monde de la mode et des ultra-riches, construite autour de deux notions clés : l'apparence comme capital et la beauté comme monnaie d'échange. Le titre anglais, Triangle of Sadness, provient d'une expression utilisée par les chirurgiens esthétiques pour désigner la ride d'inquiétude qui se forme entre les sourcils, corrigible en une séance de botox. Le réalisateur raconte avoir entendu cette expression de la bouche d'un chirurgien lors d'une soirée, glissée à une amie à propos de son propre visage. Östlund reconnaît volontiers s'être inspiré du cinéma de Luis Buñuel et de Lina Wertmüller, notamment de Swept Away, dont la trame - un naufrage qui inverse les rapports de classe et de genre - infuse largement son scénario. Les recherches pour l'écriture débutent en 2018, suivies d'un casting mené simultanément dans plusieurs capitales européennes et américaines. Le monde de la mode, qu'il connaît bien pour avoir lui-même créé une ligne de vêtements avec un ami styliste suédois, lui sert de matière première. Après l'art contemporain déjà épinglé dans The Square, c'est donc au tour du glamour et du luxe de passer sous sa loupe grinçante.
Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2022, le film y remporte la Palme d'or, offrant à Östlund sa deuxième récompense suprême après celle de 2017. La critique internationale salue globalement cette comédie satirique mordante, même si certains lui reprochent des longueurs et une propension à appuyer ses effets pour choquer plutôt que suggérer. En France, la presse spécialisée reste partagée entre l'enthousiasme pour son culot formel et une certaine lassitude face à des dialogues qui tournent parfois en boucle. Le public réserve un accueil plus mitigé mais globalement favorable au film, en particulier au fameux dîner de gala qui vire au naufrage burlesque, devenu l'une des scènes les plus commentées de l'année. Beaucoup de spectateurs saluent l'audace de renverser aussi frontalement les hiérarchies sociales une fois les rescapés livrés à eux-mêmes sur leur île. La sortie du film est aussi assombrie par la disparition soudaine de l'actrice Charlbi Dean, décédée peu avant la sortie en salles, ce qui confère une tonalité particulière à sa réception. Outre la Palme d'or, le film obtient plusieurs nominations aux Oscars, notamment dans les catégories meilleur film, meilleur réalisateur et meilleur scénario original, sans toutefois repartir avec de statuette. Il figure également dans de nombreuses sélections de fin d'année désignant les meilleurs films internationaux.
Östlund confirme avoir puisé son inspiration dans les œuvres de Buñuel et de Wertmüller, mais aussi dans l'observation directe du milieu de la mode et de la croisière de luxe, univers qu'il a longuement documenté avant l'écriture. Le tournage s'étend sur soixante-treize jours, dont trente-huit consacrés aux scènes insulaires filmées sur une plage grecque, avec une interruption liée à la pandémie de Covid-19 entre les deux blocs de tournage. Malgré le contexte sanitaire tendu, plus d'un millier de tests de dépistage sont réalisés sur le plateau sans qu'aucun cas positif ne soit détecté. La séquence du dîner de gala, tournée sur le yacht ayant appartenu à l'armateur grec Aristote Onassis, nécessite un dispositif technique particulièrement lourd pour simuler le tangage et les nausées collectives des convives. Selon plusieurs acteurs, Östlund a l'habitude de multiplier les prises, certaines scènes ayant été rejouées jusqu'à une vingtaine de fois pour affiner le jeu et le rythme comique. La post-production s'étale ensuite sur près de deux ans avant la présentation cannoise du film.
Le film dissèque les mécanismes du pouvoir et de la hiérarchie sociale à travers le prisme de l'argent, de la beauté et de l'apparence, trois "monnaies" que les personnages échangent en permanence. Il interroge aussi l'hypocrisie des élites économiques, entre bonne conscience affichée et exploitation réelle des plus faibles, ainsi que les rapports de genre dans un couple où les rôles traditionnels sont sans cesse renversés. Une fois les naufragés livrés à eux-mêmes, la survie redistribue brutalement les cartes et fait de la compétence pratique la nouvelle valeur suprême, reléguant l'argent et le statut social au rang d'accessoires inutiles.
Sur l'île, Abigail, femme de ménage sur le bateau, devient la seule à savoir pêcher, faire du feu et purifier l'eau : elle prend donc naturellement le contrôle du groupe et impose ses propres règles, y compris intimes, à des naufragés jusque-là tout-puissants. Le film se clôt sur une ambiguïté totale : Yaya découvre un ascenseur menant probablement à un hôtel de luxe caché, signe que l'île n'est peut-être pas aussi isolée qu'il n'y paraît, et s'apprête à partir seule avec le capitaine d'un bateau providentiel. Abigail, craignant de perdre son autorité retrouvée si le groupe est secouru, s'élance alors derrière elle une pierre à la main, dans un geste dont l'issue reste volontairement hors champ. Östlund laisse ainsi ouverte la question de savoir si la logique de pouvoir vient de basculer une nouvelle fois, ou si Abigail ira jusqu'au meurtre pour préserver son statut nouvellement acquis.
Le titre original, Triangle of Sadness, renvoie à un terme du vocabulaire de la chirurgie esthétique désignant le pli qui se forme entre les sourcils sous l'effet du stress ou de l'âge, et que l'on corrige à coups d'injections de botox. Il symbolise ainsi toute l'obsession du film pour l'apparence et la jeunesse éternelle qui régit le monde de la mode et des ultra-riches. Le titre français, Sans filtre, prend le parti inverse en jouant sur l'idée d'une vérité crue, non retouchée, une fois les masques sociaux tombés sur l'île.
Le film reste marqué par le décès soudain de Charlbi Dean, interprète de Yaya, survenu quelques semaines avant sa sortie en salles, un événement qui a considérablement modifié la promotion et la réception du long-métrage. Östlund a depuis évoqué plusieurs projets, sans qu'aucun tournage n'ait encore débuté à ce jour.
Swept Away de Lina Wertmüller, The Square du même Ruben Östlund, Parasite de Bong Joon-ho, Snow Therapy (Force majeure) également signé Östlund.