Nour, jeune infirmière, vient d'être embauchée dans l'usine chimique où travaille son père Slimane depuis près de trente ans, figure respectée et délégué syndical historique de l'entreprise. Alors que l'usine fait l'objet d'un contrôle sanitaire, une journaliste d'investigation indépendante commence à enquêter sur la gestion douteuse des déchets industriels. Nour et la journaliste découvrent peu à peu que ce pilier économique de la région dissimule des mensonges sur ses rejets polluants et des dossiers médicaux trafiqués. Tiraillée entre loyauté familiale et exigence de vérité, Nour va devoir choisir entre se taire ou trahir son père pour révéler ce que l'usine cherche à cacher.
Rouge est le deuxième long métrage de Farid Bentoumi, qui s'appuie directement sur son expérience personnelle pour nourrir le récit, ayant lui-même grandi dans un milieu ouvrier et participé enfant à des grèves et des blocages d'usine aux côtés de ses parents, délégués syndicaux. Le réalisateur explique avoir mené des recherches approfondies sur la gestion des déchets industriels et découvert l'existence, partout dans le monde, d'usines qui continuent de rejeter des boues toxiques dans la nature malgré les mises en garde répétées des autorités sanitaires. Le film s'inspire notamment de l'affaire réelle des boues rouges de l'usine de Gardanne, près de Marseille, un scandale environnemental français emblématique. Farid Bentoumi confie être parti d'une envie de traiter d'un sujet d'actualité brûlant, comme il l'avait déjà fait avec son précédent film Good Luck Algeria consacré à l'identité nationale. Il s'est également nourri de rencontres avec de véritables lanceurs d'alerte, dont il admire le courage face aux pressions économiques et sociales considérables que représente la dénonciation d'un tel scandale. Le tournage s'est déroulé en 2020 dans une véritable usine de la région Auvergne-Rhône-Alpes, sciemment salie à l'argile ocre pour recréer visuellement l'imagerie de la pollution industrielle.
La critique a salué la réussite de Farid Bentoumi à convertir son expérience personnelle et ses recherches documentaires en une fiction politique et humaine convaincante, comparant volontiers le film aux références américaines du genre telles que Dark Waters ou Erin Brockovich. Plusieurs observateurs ont souligné la force du conflit père-fille au cœur du récit, porté par les interprétations de Zita Hanrot et Sami Bouajila, ainsi que la précision documentaire des investigations mises en scène. D'autres ont noté que le film évitait habilement le piège du manichéisme en donnant une réelle épaisseur humaine aux ouvriers défendant l'usine. Le public a été sensible à la dimension universelle du dilemme vécu par Nour, tiraillée entre la préservation de l'emploi et la protection de la santé publique, un enjeu jugé particulièrement actuel. Les spectateurs ont également salué la tension dramatique installée par le réalisateur, à mi-chemin entre le thriller et le drame social. Rouge a fait partie de la sélection officielle du Festival de Cannes 2020 avant que celui-ci ne soit annulé en raison de la pandémie, ce qui lui a néanmoins valu le label officiel du festival, une reconnaissance importante pour sa sortie en salles l'année suivante.
Farid Bentoumi explique avoir sciemment sali les murs de l'usine du film avec de l'argile ocre pour matérialiser visuellement la pollution, tout en jouant sur la polysémie de la couleur rouge, à la fois celle de la salissure industrielle, du sang, de la blessure et de l'engagement politique syndical. Le réalisateur, issu lui-même d'un milieu ouvrier où ses parents étaient délégués syndicaux, a puisé dans ses souvenirs personnels de grèves et de blocages d'usine pour construire l'authenticité du récit. Le film a été tourné dans une véritable usine de la région Auvergne-Rhône-Alpes, choisie pour son architecture industrielle imposante capable de se dresser comme un véritable rempart social dans le paysage.
Rouge explore le conflit entre préservation de l'emploi et protection de l'environnement, une tension économique et sociale que le réalisateur qualifie lui-même de tragédie quasi antique. Le film met en scène un dilemme familial profond, celui d'une fille devant choisir entre la loyauté envers son père et la vérité sur les agissements de l'usine qui les fait vivre tous deux. La question du lanceur d'alerte, de son courage et de l'isolement qu'implique la dénonciation d'un scandale, traverse également tout le récit. Enfin, le film aborde la corruption industrielle et la manière dont les intérêts économiques peuvent conduire à minimiser, voire dissimuler, des atteintes graves à la santé publique.
Après avoir découvert l'ampleur des mensonges de l'usine sur ses rejets toxiques et les dossiers médicaux trafiqués des ouvriers malades, Nour choisit finalement de faire éclater la vérité, quitte à trahir la confiance de son père Slimane. Cette décision marque l'aboutissement d'un cheminement moral difficile, la jeune femme plaçant la santé publique et l'intégrité au-dessus de la loyauté familiale et de la stabilité économique de la région. Le film se termine sur les conséquences de cette révélation, qui bouleverse la relation entre Nour et son père tout en ouvrant, pour les ouvriers concernés, la possibilité d'une reconnaissance de leurs souffrances longtemps niées. Cette fin, teintée d'amertume autant que d'espoir, souligne le prix personnel que peut coûter la vérité face à des intérêts économiques puissants.
Le titre Rouge renvoie directement aux boues toxiques rejetées par l'usine chimique au cœur du récit, inspirées du scandale réel des boues rouges de Gardanne. Cette couleur symbolise également, selon les mots mêmes du réalisateur, la salissure industrielle mais aussi le sang, la blessure et la couleur historiquement associée à l'engagement politique et syndical. Le titre condense ainsi en un seul mot les multiples strates thématiques du film, entre pollution environnementale, conflit familial et lutte sociale.
Dark Waters de Todd Haynes, pour son traitement similaire d'un scandale de pollution industrielle dissimulé. Erin Brockovich, seule contre tous de Steven Soderbergh, pour son héroïne déterminée à faire éclater la vérité face à une entreprise puissante. La Loi du marché de Stéphane Brizé, pour son regard social ancré dans le monde ouvrier français.