À Milan, une mère veuve et ses quatre fils, dont Rocco, quittent leur village du Sud pour tenter leur chance dans la grande ville. Leur rêve d'une vie meilleure se heurte rapidement à la réalité brutale d'un monde impitoyable. Entre amour, trahison et violence, les frères vont voir leurs destins se briser les uns après les autres. Ce drame poignant explore les thèmes de la famille, de la solitude et de la chute sociale avec une intensité rare.
Rocco et ses frères est né de la volonté de Luchino Visconti de rendre hommage à la littérature russe, et plus particulièrement à Les Frères Karamazov de Dostoïevski. Le réalisateur italien, fasciné par les récits de familles déchirées par des passions destructrices, a transposé cette dynamique dans le contexte de l'Italie des années 1950, marquée par l'exode rural et les inégalités sociales. Le scénario a été coécrit avec Vasco Pratolini, Suso Cecchi d'Amico et Pasquale Festa Campanile, et s'inspire aussi de faits réels : Visconti a été marqué par l'histoire d'un jeune boxeur milanais dont la carrière a été brisée par la misère.
Le film s'inscrit dans la veine du néoréalisme italien, mais avec une dimension plus lyrique et tragique. Visconti a voulu montrer la désillusion de la classe ouvrière face au "miracle économique" italien, qui laissait de côté les plus vulnérables. Le tournage a été long et difficile, en partie à cause des tensions entre le réalisateur, perfectionniste, et les producteurs, qui trouvaient le film trop long et trop sombre.
Résumé des critiques professionnelles À sa sortie, Rocco et ses frères a divisé la critique italienne. Certains ont salué son ambition et sa beauté visuelle, tandis que d'autres l'ont jugé trop mélodramatique et long (le film dure près de 3 heures). La performance d'Alain Delon, alors jeune acteur français, a été unanimement acclamée, notamment pour son interprétation de Rocco, à la fois douce et tourmentée. Les critiques ont souligné la capacité de Visconti à mêler réalisme social et tragédie shakespearienne, créant une œuvre à la fois ancrée dans son époque et universelle. La photographie en noir et blanc de Giuseppe Rotunno a également été très remarquée pour son lyrisme et son usage des contrastes lumineux.
Réception du public Le public a été profondément ému par l'histoire des frères Parondi, dont le destin reflétait les espoirs et les désillusions de toute une génération d'Italiens. Le film a connu un succès mitigé à sa sortie, en partie à cause de sa durée, mais il est devenu culte avec le temps. Les scènes de boxe, filmées avec un réalisme brut, ont marqué les esprits, tout comme la relation complexe entre Rocco et son frère Simone (Renato Salvatori). Aujourd'hui, Rocco et ses frères est considéré comme l'un des plus grands films de Visconti.
Récompenses obtenues Le film a remporté le Prix du Jury au Festival de Venise en 1960, ainsi que le Prix FIPRESCI (critiques internationaux). Alain Delon a reçu le Prix d'interprétation masculine au même festival pour son rôle. En France, le film a été nommé pour le Prix Louis-Delluc. Bien qu'il n'ait pas remporté d'Oscar, il a été sélectionné comme représentant italien pour la meilleure film étranger aux Oscars de 1961.
Inspirations du réalisateur Luchino Visconti a puisé dans sa propre histoire familiale pour écrire Rocco et ses frères. Issu d'une famille aristocratique milanaise, il a été témoin des inégalités sociales qui divisaient l'Italie, et le personnage de la mère, interprétée par Katina Paxinou, s'inspire en partie de sa propre mère. Visconti a également été influencé par le cinéma américain, notamment les films de John Ford sur les familles déchirées, comme Les Raisins de la colère. Il a voulu donner à son film une dimension opératique, avec des scènes de groupe qui rappellent les chorégraphies des ballets.
Difficultés de production Le tournage a été marqué par des tensions entre Visconti et Alain Delon. Le réalisateur, connu pour son autoritarisme sur le plateau, exigeait une discipline de fer, ce qui a provoqué plusieurs conflits avec l'acteur français, alors âgé de seulement 25 ans. Delon a failli quitter le tournage à plusieurs reprises, mais Visconti a réussi à le convaincre de rester en lui promettant que ce rôle le rendrait célèbre. Une autre difficulté a été la scène du viol de Nadia (Annie Girardot) par Simone : Visconti a filmé cette scène avec une intensité telle que Girardot a fondu en larmes après chaque prise.
Anecdote sur une scène particulière La scène où Rocco (Alain Delon) et Simone (Renato Salvatori) se battent dans un champ enneigé a été tournée dans des conditions extrêmes. Visconti a insisté pour que les acteurs jouent la scène en plein hiver, sans doublures, pour capturer l'émotion brute du moment. Delon et Salvatori se sont réellement frappés pendant le tournage, ce qui a failli dégénérer en bagarre générale. Une autre anecdote concerne la scène finale, où Rocco et sa mère retournent dans leur village natal : Visconti a utilisé une vraie maison abandonnée en Calabre, qu'il a fait restaurer pour les besoins du film.
Casting initialement prévu À l'origine, Visconti avait envisagé de confier le rôle de Rocco à Marcello Mastroianni, mais ce dernier a décliné l'offre, estimant que le personnage était trop différent de son image d'acteur. Le rôle de Simone devait être joué par Franco Interlenghi, mais Visconti a finalement choisi Renato Salvatori pour son physique plus imposant et son charisme brutal. Annie Girardot, quant à elle, a été choisie après que Sophia Loren ait refusé le rôle de Nadia, jugeant le personnage trop sombre.
Rocco et ses frères explore avant tout la désintégration de la famille sous le poids des inégalités sociales et des passions humaines. Les cinq frères Parondi, unis au début du film, voient leurs liens se briser les uns après les autres, symbolisant la perte des valeurs traditionnelles dans une Italie en pleine mutation. Le film aborde aussi la quête d'identité : chaque frère incarne une facette différente de l'expérience migratoire, de l'espoir (Rocco) à la chute (Simone).
Un autre thème central est la violence comme destin. Visconti montre comment la misère et l'injustice poussent les personnages vers la autodestruction, que ce soit à travers la boxe (Simone), la prostitution (Nadia) ou la résignation (Rocco). Le film interroge aussi la place de la femme dans la société italienne des années 1960, à travers les personnages de Nadia et de la mère, toutes deux victimes d'un système patriarcal oppressant. Enfin, Rocco et ses frères est une méditation sur le temps et la mémoire : la fin du film, où Rocco et sa mère retournent dans leur village natal, suggère que le passé ne peut jamais être totalement effacé.
La fin de Rocco et ses frères est à la fois mélancolique et porteuse d'espoir. Après la mort tragique de Simone, tué par son propre frère, Rocco décide de quitter Milan avec sa mère, retournant dans leur village natal du Sud. Ce retour aux sources peut être interprété comme une fuite face à l'échec : Rocco, incapable de réaliser son rêve de boxeur ou de sauver sa famille, choisit de tourner le dos à la modernité pour retrouver une forme de pureté perdue.
Cependant, Visconti laisse aussi planer une lueur d'espoir : en quittant Milan, Rocco se libère du poids de la vengeance et de la culpabilité. La dernière image du film, où Rocco et sa mère marchent sur une route de campagne, évoque un nouveau départ, même si leur avenir reste incertain. Certains critiques y voient une métaphore de l'Italie elle-même, tiraillée entre son passé rural et son futur industriel.
Le titre Rocco et ses frères est à la fois littéral et symbolique. Sur un plan littéral, il désigne bien sûr le personnage central, Rocco, et ses quatre frères : Simone, Vincenzo, Ciro et Luca. Mais au-delà, le titre souligne l'importance de la fraternité comme thème central du film. Visconti montre comment les liens du sang sont à la fois une force et une malédiction : ils unissent les personnages, mais les poussent aussi à se détruire mutuellement.
Le titre peut aussi être interprété comme une référence biblique, évoquant les récits de fraternité et de rivalité dans la Bible, comme l'histoire de Caïn et Abel. Enfin, en choisissant de mettre Rocco en premier, Visconti suggère que c'est lui le véritable cœur du film, le seul à incarner une forme de pureté morale dans un monde corrompu.
La bande originale de Rocco et ses frères a été composée par Nino Rota, un collaborateur de longue date de Luchino Visconti. La musique, à la fois lyrique et mélancolique, utilise des thèmes orchestaux pour souligner les émotions des personnages. Rota a créé un leitmotiv récurrent pour la famille Parondi, joué aux cordes, qui accompagne leurs espoirs et leurs désillusions. La BO inclut aussi des morceaux de musique classique, comme des extraits de La Traviata de Verdi, qui renforcent la dimension tragique du film. Bien que discrète, la musique joue un rôle clé dans l'atmosphère du film, notamment dans les scènes de boxe, où elle contraste avec la violence brute des combats.
En 2015, Rocco et ses frères a été restauré en 4K par la Cineteca di Bologna et ressorti en salles dans le cadre du centenaire de la naissance de Luchino Visconti. Cette restauration a permis de redécouvrir la beauté des images de Giuseppe Rotunno, dont les contrastes entre ombres et lumières avaient été partiellement perdus dans les anciennes copies. Le film a également été projeté au Festival de Cannes Classics en 2017, où il a été présenté comme un chef-d'œuvre du cinéma italien.
En 2020, un documentaire intitulé Visconti, le prince du cinéma, réalisé par Francesco Zippel, a exploré les coulisses de la réalisation de Rocco et ses frères, avec des témoignages d'Alain Delon et d'Annie Girardot. Le film continue d'être étudié dans les universités pour son traitement des thèmes de la famille, de la migration et de la classe sociale. Enfin, en 2024, une adaptation en série télévisée a été annoncée par la RAI, la télévision publique italienne, prouvant que l'histoire des frères Parondi reste d'une actualité brûlante.
Le Parrain (1972, Francis Ford Coppola), Les Raisins de la colère (1940, John Ford), La Terre tremble (1948, Luchino Visconti), Le Guépard (1963, Luchino Visconti), Rome, ville ouverte (1945, Roberto Rossellini)