Clive Langham est un vieil écrivain célèbre, malade et acariâtre, qui passe une nuit d'insomnie douloureuse dans sa somptueuse demeure isolée, étouffé par l'alcool et la souffrance physique. Pour tromper la mort qui approche, il imagine et construit mentalement son tout dernier roman, mettant en scène les membres de sa propre famille. Son fils légitime, sa belle-fille et son fils bâtard deviennent les pions d'une intrigue sordide et cruelle, manipulés par les rancœurs de l'auteur. Au fil de la nuit, les fantasmes de l'écrivain se mêlent à ses souvenirs réels, créant un labyrinthe mental fascinant où la vérité se dérobe sans cesse.
Le projet de ce drame psychologique et surréaliste est né de la collaboration exclusive entre le cinéaste moderniste Alain Resnais et le prestigieux dramaturge britannique David Mercer. C'est le tout premier long-métrage que Resnais a choisi de tourner entièrement en langue anglaise, fasciné par la musicalité et l'ironie de la littérature anglo-saxonne. L'idée originelle était d'explorer le processus mystérieux de la création littéraire et de filmer l'intérieur du cerveau d'un créateur en fin de vie. L'inspiration est venue d'une réflexion sur la vieillesse, la peur de la déchéance physique et le pouvoir démiurgique de l'artiste face à ses propres fantômes familiaux. Le film n'est pas adapté d'un livre existant, mais a été construit comme une architecture mentale mouvante où les décors se modifient au gré de l'humeur du narrateur. Ce travail d'écriture complexe a nécessité plusieurs mois de va-et-vient entre Paris et Londres pour accorder l'exigence formelle du réalisateur à l'humour noir du dramaturge.
La critique professionnelle a accueilli le film avec une fascination et une admiration immenses, saluant l'une des œuvres les plus brillantes et audacieuses d'Alain Resnais. Les journalistes ont encensé la virtuosité de la mise en scène, la beauté baroque de la photographie de Ricardo Aronovich et l'intelligence d'un montage qui épouse à la perfection les soubresauts d'une conscience agonisante. L'interprétation du légendaire John Gielgud, monstre sacré du théâtre shakespearien, a été qualifiée de magistrale et d'une cruauté jubilatoire. La presse spécialisée a célébré ce film comme un sommet du cinéma d'avant-garde européen.
Le grand public a été globalement dérouté par la structure narrative non linéaire et le surréalisme assumé du récit lors de sa sortie en salles. Les spectateurs non avertis ont éprouvé des difficultés à s'orienter dans ce dédale mental où les personnages changent de comportement d'une scène à l'autre sans logique apparente. Cependant, les cinéphiles passionnés et les amateurs de littérature ont plébiscité cette œuvre exigeante, saluant son ironie décapante et sa sensibilité poignante. Le film a réalisé une très belle carrière dans les salles spécialisées d'art et essai à travers le monde.
Le long-métrage a connu un triomphe absolu et historique lors de la cérémonie des César 1988 en raflant sept statuettes majeures, un record pour l'époque. Il a notamment remporté les César du meilleur film, du meilleur réalisateur pour Alain Resnais, du meilleur scénario original, de la meilleure musique, de la meilleure photographie et des meilleurs décors. Cette pluie de récompenses nationales a consacré le film comme le chef-d'œuvre de l'année en France, confirmant l'immense respect de l'industrie pour l'audace formelle d'Alain Resnais.
Alain Resnais s'est fortement inspiré de l'univers fantastique de l'écrivain H.P. Lovecraft pour concevoir l'atmosphère mystérieuse de la demeure et la présence diffuse de monstres sylvestres à la lisière du domaine de l'écrivain. Il a souhaité que l'esthétique visuelle du film rappelle les décors de théâtre bourgeois tout en y injectant des ruptures formelles brutales (changements de décors à vue, éclairages irréels). Son but était de matérialiser le pouvoir de l'écrivain qui peut modifier la réalité d'un simple claquement de doigts.
La production a été un défi artistique de premier plan, nécessitant la construction de décors intérieurs somptueux et mouvants dans les studios français, tandis que les extérieurs ont été filmés dans de magnifiques parcs en Belgique. La principale difficulté technique consistait à rendre fluides les transitions entre le monde réel de l'écrivain insomniaque et les scènes fictionnelles de son roman en cours d'écriture. Le chef opérateur a dû créer des ambiances lumineuses très contrastées, alternant le bleu froid de la nuit d'angoisse et les tons chauds et artificiels du récit inventé.
Une anecdote de tournage mémorable concerne John Gielgud, qui a abordé son rôle de vieillard cynique avec une joie de vivre communicative et une discipline de fer qui ont fasciné toute l'équipe technique. Malgré la dureté de certaines scènes où son personnage souffre le martyre, le comédien s'amusait entre les prises à réciter des sonnets de Shakespeare pour divertir ses partenaires Dirk Bogarde et Ellen Burstyn. Cette alchimie entre la rigueur théâtrale britannique et la liberté du cinéma français a créé un climat de travail exceptionnel sur le plateau.
Le casting a été réuni pour sa capacité à incarner la distinction et l'ambiguïté de la haute société anglo-saxonne, Resnais ayant spécifiquement choisi des acteurs venus d'horizons théâtraux différents pour accentuer le trouble du jeu. Dirk Bogarde, qui trouvait là l'un de ses derniers grands rôles, a apporté une froideur reptilienne extraordinaire au personnage du fils imaginaire. L'actrice américaine Ellen Burstyn a injecté une intensité dramatique moderne qui bousculait le classicisme des comédiens britanniques. Ce choc des cultures d'acteurs a parfaitement servi le projet du metteur en scène.
Le film explore en profondeur les mécanismes de la création littéraire, le pouvoir démiurgique de l'écrivain sur le destin de ses proches et la subjectivité absolue de la mémoire humaine. Il aborde les thématiques douloureuses de la déchéance physique liée à l'âge, de la peur de la mort et de la haine familiale recuite au fil des décennies. La confrontation entre la vérité objective et le mensonge artistique protecteur constitue le nœud philosophique de cette œuvre surréalisante.
La fin du film, qui coïncide avec le lever du jour, voit l'écrivain Clive Langham sortir enfin de son cauchemar nocturne pour accueillir ses véritables enfants venus célébrer son anniversaire dans le jardin ensoleillé. À l'opposé des monstres de cynisme qu'il a imaginés durant la nuit, ses proches se révèlent être des individus ordinaires, attentionnés et profondément normaux. Cette conclusion lumineuse et ironique montre que la fiction cruelle de l'écrivain était un exutoire à sa propre souffrance et à sa jalousie face à la vie qui continue sans lui. Le dernier plan laisse flotter une paix fragile avant l'extinction finale de l'auteur.
Le titre fait directement référence à la ville de Providence, capitale de l'État de Rhode Island aux États-Unis, qui est la cité natale de l'écrivain de fantastique H.P. Lovecraft, dont Alain Resnais était un admirateur absolu. Au-delà de cet hommage littéraire, le terme évoque la "Providence divine", ce pouvoir suprême de décider du destin des hommes, que le vieil écrivain agonisant s'attribue ironiquement le temps d'une nuit d'écriture théâtrale. Le titre résume ainsi l'alliance entre le mystère gothique et l'ambition démiurgique de l'artiste.
La bande originale, d'une beauté lyrique et envoûtante, a été composée par le prestigieux musicien Miklós Rózsa, célèbre pour ses partitions monumentales de l'âge d'or hollywoodien. Sa musique symphonique, à la fois romantique et crépusculaire, apporte au film une ampleur tragique et un souffle romanesque qui contrastent magnifiquement avec l'ironie mordante des dialogues, récompensée par le César de la meilleure musique.
Le film est célébré mondialement comme l'un des chefs-d'œuvre absolus de la modernité cinématographique et reste étudié dans les universités pour sa structure narrative révolutionnaire. Des versions restaurées en 4K sont régulièrement présentées dans les grands festivals internationaux pour mettre en valeur la splendeur visuelle de sa photographie. Il demeure une source d'inspiration majeure pour les cinéastes contemporains fascinés par les labyrinthes mentaux.
Ce long-métrage s'inscrit dans la lignée d'œuvres labyrinthiques sur la création comme "Huit et demi" de Federico Fellini pour la mise en abyme de l'artiste, ou "L'Année dernière à Marienbad" du même Alain Resnais pour la déconstruction du temps. On peut également penser au film "Chambre avec vue" pour le classicisme formel britannique détourné.