Pépé le Moko, célèbre malfaiteur parisien, s'est réfugié dans la Casbah d'Alger où il règne en maître, protégé par ses fidèles complices. Intouchable tant qu'il reste dans ce dédale de ruelles, il ne peut cependant en sortir sans risquer une arrestation immédiate. Sa vie bascule le jour où il rencontre Gaby, une ravissante Parisienne de passage, qui ravive en lui une nostalgie dévorante pour la capitale qu'il a fuie. L'inspecteur Slimane, qui le traque depuis des années, va habilement exploiter cette faiblesse amoureuse pour parvenir enfin à ses fins.
Pépé le Moko est adapté du roman éponyme du romancier Henri La Barthe, publié sous le pseudonyme de Détective Ashelbé, un ancien policier reconverti dans l'écriture de romans noirs. Julien Duvivier a repris ce projet après que Jean Renoir eut renoncé à l'adapter, séduit par la possibilité d'explorer pour la première fois le genre du film policier. Le réalisateur venait alors de connaître un échec commercial avec La Belle équipe et espérait, avec ce nouveau projet, retrouver le succès aux côtés de Jean Gabin, déjà son acteur fétiche. Pour transposer à l'écran l'univers du roman original, Duvivier a fait appel au dialoguiste Henri Jeanson, réputé pour sa plume acérée et son sens de la répartie populaire. La reconstitution de la Casbah d'Alger, élément central du récit, a nécessité un important travail de décor puisque le tournage s'est en grande partie déroulé dans les studios de Joinville-le-Pont. Duvivier souhaitait avant tout explorer la psychologie d'un homme traqué, davantage que les mécaniques d'action classiques du genre policier. Cette approche, centrée sur la nostalgie et l'enfermement psychologique du personnage, a profondément marqué l'histoire du cinéma et influencé de nombreux films noirs américains ultérieurs, dont le célèbre Casablanca.
Dès sa sortie, la critique française a salué la maîtrise de mise en scène de Julien Duvivier, notamment sa capacité à installer une atmosphère à la fois exotique et oppressante dans les ruelles de la Casbah. Certains observateurs de l'époque ont toutefois jugé le film trop sombre et étouffant dans son ambiance générale, regrettant un manque de vraisemblance dans certains détails. La performance de Jean Gabin a été unanimement célébrée, le comédien confirmant avec ce rôle sa capacité à incarner des figures populaires mêlant dureté et fragilité. Les dialogues signés Henri Jeanson ont également été salués pour leur verve et leur inventivité, contribuant fortement à la réputation du film.
Le public français a réservé un accueil enthousiaste à ce film qui a contribué à faire de Jean Gabin l'une des plus grandes stars du cinéma français d'avant-guerre. Le mélange d'exotisme, de romance et de tragédie a séduit un large public, bien au-delà des seuls amateurs de films policiers. Le film a également connu un important succès à l'international, y compris aux États-Unis où il a inspiré deux remakes hollywoodiens.
Pépé le Moko a été récompensé du prix Kinema Jumpo du meilleur film étranger au Japon, ainsi que d'une distinction du National Board of Review américain. Le film a également bénéficié de plusieurs reprises en salles en France, notamment en 1940, 1953 et 1958, preuve de son succès durable auprès du public. Sa restauration récente en 4K a par ailleurs permis de redécouvrir ce classique sur grand écran auprès d'un public contemporain.
Julien Duvivier s'est inspiré du roman policier d'Henri La Barthe pour construire une œuvre mêlant film noir et poésie des bas-fonds, un genre encore peu exploré par le cinéma français de l'époque. Le réalisateur souhaitait capturer l'atmosphère si particulière de la Casbah d'Alger, quartier populaire aux ruelles labyrinthiques, sans pour autant y tourner directement.
La reconstitution de la Casbah aux studios de Joinville-le-Pont, nécessaire en raison du matériel lourd de l'époque difficilement transportable dans les ruelles étroites d'Alger, a représenté un défi technique et budgétaire considérable. Mireille Balin, choisie pour le rôle de Gaby malgré les réticences initiales des producteurs qui la jugeaient inexpérimentée, n'a d'ailleurs jamais posé le pied à Alger, y compris pour les scènes finales du paquebot où elle est doublée dans les plans larges.
Julien Duvivier a dû se montrer particulièrement persuasif pour convaincre les producteurs d'engager Mireille Balin, organisant même une rencontre où il l'avait maquillée et coiffée comme le personnage de Gaby pour emporter leur adhésion. Cette scène de casting improvisée a finalement permis à la comédienne d'obtenir son tout premier grand rôle au cinéma. C'est également durant le tournage que Jean Gabin et Mireille Balin sont tombés amoureux, une idylle discrète qui durera le temps de deux films tournés ensemble.
Le rôle de l'inspecteur Slimane avait initialement été envisagé pour l'acteur Marcel Dalio, les dialogues d'Henri Jeanson ayant même été écrits en pensant à lui, mais des contraintes d'agenda l'ont contraint à céder sa place à Lucas Gridoux. Dalio obtiendra finalement un autre rôle dans le film, celui du personnage de l'Arbi.
Pépé le Moko explore avant tout le thème de l'enfermement, celui d'un homme libre en apparence mais prisonnier d'un territoire qu'il ne peut quitter sans risquer sa perte. La nostalgie du pays natal, incarnée par l'amour de Pépé pour Paris, traverse tout le récit comme une blessure impossible à refermer. Le film interroge également la tension entre passion amoureuse et instinct de survie, le héros sacrifiant sa liberté pour retrouver la femme qu'il aime. La solidarité et la loyauté du milieu criminel, avec ses codes d'honneur propres, occupent une place importante dans la construction du récit. Le film aborde aussi la trahison, thème central puisque c'est un proche de Pépé qui finit par le livrer à la police. L'exotisme colonial de la Casbah sert de décor à une réflexion plus universelle sur le déracinement et l'identité. Enfin, Pépé le Moko interroge la fatalité tragique qui pèse sur les destins hors-la-loi, annonçant les grands thèmes du film noir.
Pépé, poussé à bout par son amour impossible pour Gaby et par la trahison de ses proches, finit par quitter la Casbah pour tenter de la retrouver alors qu'elle s'apprête à embarquer sur un paquebot. L'inspecteur Slimane, qui attendait patiemment ce moment depuis le début du récit, parvient enfin à l'arrêter hors de son territoire protégé. Comprenant qu'il a définitivement perdu à la fois sa liberté et la femme qu'il aime, Pépé se donne la mort en se poignardant, refusant l'humiliation de la prison. Cette fin tragique scelle le destin d'un homme incapable de choisir entre son ancienne vie de hors-la-loi et son désir de rédemption amoureuse. Le film se termine ainsi sur une note profondément mélancolique, où l'amour et la liberté se révèlent définitivement incompatibles pour le personnage. Cette conclusion fataliste a marqué durablement le genre du film noir naissant, influençant de nombreuses œuvres postérieures. La mort de Pépé, filmée avec une grande sobriété, renforce la dimension tragique et presque shakespearienne du récit.
Le titre Pépé le Moko fait référence au surnom du personnage principal, « Moko » désignant en argot les hommes originaires du sud de la France, et plus particulièrement de Toulon. Ce surnom souligne les origines populaires et méridionales du personnage, en décalage avec le milieu parisien où il a fait carrière dans la pègre. Le choix de ce titre, à la fois familier et évocateur, ancre d'emblée le film dans un univers argotique et populaire cher au cinéma français des années 1930. Il installe également une forme d'intimité avec le personnage, désigné par son surnom plutôt que par son nom complet. Cette dénomination contribue enfin à construire la dimension mythique du personnage, dont le nom est devenu synonyme, dans la culture populaire française, de figure de gangster charismatique et tragique.
La partition composée par Vincent Scotto, mêlée aux compositions du musicien algérien Mohamed Yguerbuchen, contribue fortement à l'atmosphère envoûtante du film, notamment à travers la chanson interprétée par la chanteuse réaliste Fréhel, dont la voix nostalgique accompagne les souvenirs parisiens de Pépé.
Le film a fait l'objet d'une restauration en 4K présentée en salles en 2025, permettant aux nouvelles générations de spectateurs de redécouvrir ce classique du cinéma français sur grand écran dans des conditions optimales.
Les amateurs de ce classique du film noir français apprécieront La Bandera, autre collaboration entre Julien Duvivier et Jean Gabin explorant des thématiques similaires d'exil et de rédemption. Le Jour se lève de Marcel Carné, autre chef-d'œuvre porté par Jean Gabin, partage cette même tonalité fataliste propre au réalisme poétique français. Quai des brumes, également interprété par Gabin, offre une atmosphère comparable de mélancolie et de destin tragique. Casablanca de Michael Curtiz, ouvertement influencé par Pépé le Moko, reprend certains motifs de l'exil et de l'amour impossible dans un cadre nord-africain. Les remakes américains Algiers de John Cromwell et Casbah de John Berry permettent également de découvrir des variations directes du même récit.