Dix ans après la libération des camps de concentration nazis, Alain Resnais explore les paysages apaisés mais hantés d'Auschwitz et de Majdanek. À travers une alternance poignante entre des images d'archives en noir et blanc et des plans contemporains en couleur, le film documente l'horreur de la machine concentrationnaire. Guidé par le texte implacable de Jean Cayrol, le spectateur est confronté à la réalité brute de la déportation, de l'arrivée des trains jusqu'à l'extermination de masse. Ce chef-d'œuvre pose une question essentielle sur la mémoire collective et le risque de l'oubli face à la barbarie humaine.
Le projet est né à l'initiative du Comité d'histoire de la Seconde Guerre mondiale pour commémorer le dixième anniversaire de la libération des camps. Alain Resnais a d'abord refusé le projet, estimant qu'un homme n'ayant pas vécu la déportation ne pouvait pas réaliser un tel film. Il a finalement accepté à la condition expresse que le texte soit écrit par l'écrivain Jean Cayrol, lui-même survivant du camp de Mauthausen. L'inspiration est venue de la nécessité de créer une œuvre de vigilance universelle, plutôt qu'un simple monument commémoratif figé dans le passé.
La critique cinématographique a immédiatement reconnu le film comme une œuvre majeure et un choc esthétique sans précédent dans l'histoire du documentaire. Les spécialistes ont salué le montage virtuose de Resnais qui parvient à rendre l'indicible saisissable sans jamais tomber dans le voyeurisme obscène. La puissance poétique et terrifiante du texte de Jean Cayrol a été unanimement célébrée pour sa rigueur morale. Le public a été profondément bouleversé, les projections provoquant souvent des silences de plomb et des larmes dans les salles de cinéma à travers le monde. Le film est rapidement devenu un outil pédagogique indispensable pour enseigner la Shoah aux jeunes générations. Malgré la censure politique de l'époque, son impact culturel est resté monumental et incontournable. Le film a été censuré au Festival de Cannes 1956 sous la pression de l'ambassade d'Allemagne, provoquant un immense scandale international avant d'obtenir le prestigieux Prix Jean-Vigo la même année.
Alain Resnais a choisi de filmer les camps abandonnés en couleur sous un grand ciel bleu pour montrer que la nature reprend ses droits et que l'horreur peut s'effacer derrière la beauté des paysages. La censure française a exigé le masquage d'un képi d'un gendarme français surveillant le camp de Pithiviers sur une photo d'archive, une retouche que Resnais a dû accepter pour permettre la diffusion de son œuvre. Le processus de montage a été une épreuve psychologique terrible pour Resnais, qui a passé des semaines à visionner des milliers de mètres de pellicules d'archives insoutenables filmées par les armées alliées. Pour la voix off, Michel Bouquet a adopté un ton volontairement neutre, calme et dépourvu de tout pathos dramatique, ce qui renforce paradoxalement la terreur absolue des faits énoncés.
Le cœur du film repose sur le devoir de mémoire et le concept de vigilance face au retour toujours possible du fascisme. Il analyse la banalité du mal à travers l'organisation administrative et industrielle de l'extermination humaine. Le film interroge également la culpabilité des spectateurs passifs et la responsabilité des bourreaux qui affirment n'avoir fait qu'obéir aux ordres.
Le film s'achève sur un avertissement solennel face aux ruines roussies des camps, alors que la voix off nous rappelle que le bourreau est parmi nous et que nous fermons les yeux sur les nouveaux visages de la barbarie. Cette conclusion refuse de rassurer le spectateur en renvoyant le nazisme à un passé révolu. Elle nous laisse face à notre propre responsabilité contemporaine pour empêcher que l'histoire ne se répète.
Le titre traduit l'expression allemande Nacht und Nebel, qui était le nom de code de la directive de l'Allemagne nazie visant à faire disparaître les opposants politiques sans laisser de trace dans le secret le plus absolu.
La musique magnifique de Hanns Eisler, lui-même exilé du nazisme, utilise de savants contrepoints ironiques et légers pour accentuer par contraste la lourdeur tragique des images de mort.
Classé parmi les plus grands documentaires de l'histoire du cinéma, il continue d'être projeté mondialement lors des journées de commémoration de la mémoire des génocides.
Shoah de Claude Lanzmann, De Nuremberg à Nuremberg de Frédéric Rossif, Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophuls.