Jean, cinéaste quadragénaire, vit une liaison tumultueuse avec Catherine, une jeune femme bien plus jeune que lui, sans jamais se résoudre à quitter Françoise, son épouse. Leur relation, faite d'amour sincère et de cruauté quotidienne, s'englue dans une répétition de disputes et de réconciliations. Lassée d'être humiliée et dévalorisée par un homme incapable de s'engager, Catherine finit par trouver le courage de rompre définitivement. Jean se retrouve alors confronté à sa propre solitude et à l'échec de sa vie sentimentale.
Nous ne vieillirons pas ensemble est l'adaptation d'un roman du même nom écrit par Maurice Pialat lui-même, publié la même année que la sortie du film. Le cinéaste a toujours revendiqué le caractère profondément autobiographique de cette œuvre, inspirée de sa propre vie amoureuse et de ses relations conflictuelles avec les femmes qui l'ont accompagné. Le personnage de Jean, incarné par Jean Yanne, est conçu comme un double à peine voilé du réalisateur, jusque dans son physique et son caractère difficile. Pialat cherchait à filmer la vérité brute d'une rupture amoureuse, loin de toute joliesse romanesque. Il s'agit de son second long métrage, après la série télévisée La Maison des bois, et le premier à lui apporter une reconnaissance publique large. Le tournage, mené dans une atmosphère tendue, reflète d'ailleurs les rapports difficiles qu'entretenaient à l'époque le réalisateur et son acteur principal. Pialat voulait rompre avec le cinéma français conventionnel de l'époque en filmant la cruauté ordinaire d'un couple sans artifice ni pathos excessif. Cette volonté de vérité nue, presque clinique, deviendra la marque de fabrique de tout son cinéma ultérieur.
La critique a immédiatement salué la puissance et la sincérité de ce second long métrage, considéré comme la révélation d'un cinéaste singulier dans le paysage français. Beaucoup ont souligné l'intelligence de l'analyse portée sur la déliquescence d'un couple, sans concession ni sentimentalisme facile. La direction d'acteurs de Maurice Pialat a été unanimement saluée, en particulier la révélation de Marlène Jobert dans un rôle dramatique inattendu pour elle. Certains observateurs ont toutefois relevé la dureté presque insoutenable de certaines scènes de confrontation entre les deux personnages principaux.
Le public français a réservé un accueil très favorable à ce film, qui deviendra le premier grand succès commercial de Maurice Pialat avec plus d'1,7 million d'entrées en salles. Les spectateurs ont été touchés par la vérité crue de cette histoire de rupture, loin des habituelles comédies sentimentales du cinéma populaire de l'époque. Le duo formé par Jean Yanne et Marlène Jobert a particulièrement marqué les esprits, contribuant au succès public du film.
Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 1972, le film a valu à Jean Yanne le prix d'interprétation masculine, une consécration acquise malgré des relations exécrables avec son réalisateur pendant le tournage. L'acteur, en délicatesse avec Pialat, n'a d'ailleurs pas assisté à la remise de son propre prix, préférant voyager en Israël au moment de la cérémonie. Ce succès critique a confirmé le style singulier de Pialat, entre naturalisme cru et sincérité autobiographique.
Maurice Pialat a puisé directement dans sa propre existence pour construire cette œuvre, à tel point que le personnage de Jean reprend jusqu'à ses tics de caractère et certains éléments de son apparence physique. Le cinéaste cherchait à retranscrire avec la plus grande fidélité possible la violence ordinaire des sentiments amoureux, loin de toute idéalisation romantique.
Le tournage a été marqué par une tension permanente entre Maurice Pialat et Jean Yanne, les deux hommes ne s'entendant que très difficilement. Cette animosité, renforcée par le fait que l'épouse de l'acteur était gravement malade durant cette période, a nourri malgré elle l'intensité dramatique de certaines scènes.
La scène de violente dispute dans la voiture, restée célèbre, illustre la méthode de Pialat consistant à pousser ses acteurs dans leurs derniers retranchements émotionnels pour capter une vérité brute. Cette séquence a d'ailleurs fait l'objet d'une controverse judiciaire, une dramaturge ayant accusé le film de plagier une pièce de théâtre qu'elle avait écrite quelques années plus tôt.
Nous ne vieillirons pas ensemble dissèque avec une précision presque clinique la fin inéluctable d'une histoire d'amour rongée par la lâcheté et l'incapacité à choisir. Le film interroge la difficulté de rompre avec les habitudes et le confort matériel d'une relation, même lorsque celle-ci est devenue toxique. La cruauté verbale, utilisée comme arme de domination psychologique, occupe une place centrale dans la dynamique du couple. Le film aborde également la question de l'émancipation féminine, à travers le parcours de Catherine qui parvient finalement à se libérer d'une relation destructrice. La solitude masculine, une fois la femme aimée partie, constitue l'autre grand axe thématique de l'œuvre. Pialat y interroge aussi la place de l'art et de la création dans la vie d'un homme incapable de stabilité sentimentale. Le temps qui passe, suggéré par le titre même, hante tout le récit comme une fatalité que rien ne peut empêcher. Enfin, le film questionne la sincérité des sentiments amoureux face à l'égoïsme et au besoin de possession.
Le film se clôt sur le départ définitif de Catherine, qui annonce à Jean son mariage prochain avec un autre homme, mettant un terme irrévocable à leur relation. Cette rupture, longtemps redoutée et repoussée par les deux personnages, survient presque sans éclat, comme un aboutissement logique de leur incapacité chronique à se quitter vraiment. Jean, resté seul, prend alors conscience de la perte irrémédiable qu'il vient de subir, lui qui n'avait jamais imaginé sérieusement une vie sans Catherine. Cette fin sans grande scène de réconciliation traduit la volonté de Pialat de rester fidèle à la vérité des ruptures amoureuses réelles, souvent silencieuses. Catherine, en choisissant de partir, incarne une forme de libération et de reprise en main de son destin, après des années de dévalorisation. Jean, à l'inverse, reste figé dans son incapacité à évoluer, condamné à revivre les mêmes schémas relationnels. Le titre du film prend alors tout son sens : ces deux êtres, en effet, ne vieilliront jamais ensemble. Cette conclusion amère souligne la dimension tragique d'un amour qui n'a jamais su se transformer en engagement véritable.
Le titre Nous ne vieillirons pas ensemble annonce dès le départ l'issue fatale de la relation entre Jean et Catherine, comme une prophétie qui se réalise inexorablement au fil du récit. Il souligne l'impossibilité pour ce couple de construire un avenir commun, malgré des années passées ensemble et une attirance réciproque indéniable. Cette formule, à la fois simple et définitive, résume toute la tragédie intime que Pialat cherche à raconter. Elle évoque aussi le poids du temps qui passe, thème central de l'œuvre, et l'idée que certains amours sont condamnés à rester inachevés. Le titre porte également une résonance autobiographique forte, puisque Maurice Pialat l'a choisi en connaissance de cause pour son propre roman avant même d'en tirer un film. Il fonctionne enfin comme un contrepoint ironique aux promesses traditionnelles d'engagement amoureux évoquées dans les mariages ou les récits sentimentaux classiques.
Le film a célébré son cinquantième anniversaire en 2022, occasion pour plusieurs institutions cinématographiques et publications spécialisées de revenir sur son importance dans l'histoire du cinéma français et sur la naissance du style si particulier de Maurice Pialat.
Les spectateurs sensibles à la peinture sans concession des couples en crise apprécieront À nos amours, autre film marquant de Maurice Pialat consacré aux tourments amoureux et familiaux. La Gueule ouverte, réalisé deux ans plus tard par le même cinéaste, prolonge cette veine autobiographique et douloureuse autour de la maladie de sa mère. Loulou, également signé Pialat, explore une autre variation sur le triangle amoureux et la difficulté de choisir entre deux vies. Scènes de la vie conjugale d'Ingmar Bergman offre un parallèle évident dans sa manière de disséquer avec minutie la fin d'un couple. Le Mépris de Jean-Luc Godard partage cette même volonté de filmer la lente désagrégation d'un amour sans fard ni artifice.