Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, en pleine mobilisation étudiante contre une réforme de l'université, deux jeunes hommes d'origine maghrébine meurent la même nuit à Paris et à Pantin sous les coups ou les balles de la police. Le film suit en parallèle les familles de Malik Oussekine et d'Abdel Benyahia, qui ne se croiseront jamais mais partagent la même sidération face à l'injustice. Tandis que le ministère de l'Intérieur tente d'étouffer l'affaire, un inspecteur chargé de l'enquête se retrouve pris entre sa conscience et les pressions de sa hiérarchie. Le récit tresse ainsi deux destins tragiques trop souvent traités de façon inégale par la mémoire collective.
Nos frangins revient sur deux affaires bien réelles qui ont bouleversé la France en décembre 1986 : la mort de Malik Oussekine, étudiant tué par des policiers en marge de manifestations contre la réforme Devaquet, et celle d'Abdel Benyahia, abattu la même nuit à Pantin par un inspecteur de police. Rachid Bouchareb, réalisateur engagé de longue date sur les questions de mémoire et de discrimination avec des films comme Indigènes ou Hors-la-loi, appartient à la génération qui a directement vécu cette actualité et qui en garde un souvenir marquant. Il explique avoir traversé cette période juste après les grands mouvements citoyens du milieu des années 1980, et avoir voulu, des décennies plus tard, redonner une voix à ces deux histoires trop souvent regardées séparément. Pour co-écrire le scénario, il s'est associé à l'autrice algérienne Kaouther Adimi, dont la sensibilité littéraire a permis d'ancrer le récit dans l'intimité des familles plutôt que dans la seule reconstitution des faits. Le choix de raconter les deux affaires en parallèle, sans jamais faire se croiser les deux familles, répondait à une volonté de montrer combien le traitement médiatique et judiciaire des deux victimes avait pu diverger selon leur origine et leur statut social. Le tournage s'est déroulé à Bordeaux, ville choisie pour recréer l'atmosphère du Paris de la fin des années 1980. Le film a été présenté dans la sélection Cannes Premières du Festival de Cannes 2022 avant sa sortie en salles en France à la fin de l'année.
La critique française a globalement salué la nécessité du geste mémoriel porté par Rachid Bouchareb, tout en notant que le film prenait parfois la forme d'une reconstitution presque documentaire plutôt que d'une œuvre de fiction pleinement autonome. Plusieurs observateurs ont souligné la justesse des interprétations de Reda Kateb et Lyna Khoudri, incarnant respectivement le frère et la sœur de Malik Oussekine, ainsi que celle de Samir Guesmi dans le rôle du père d'Abdel Benyahia. D'autres critiques ont estimé que le parallèle entre les deux affaires, bien qu'important sur le plan symbolique, diluait parfois l'intensité dramatique de chacune des deux histoires. Le public s'est montré sensible à la portée du film, en particulier les spectateurs qui n'avaient qu'un vague souvenir de l'affaire Oussekine et découvraient pour la première fois celle, bien moins connue, d'Abdel Benyahia. Plusieurs témoignages ont souligné l'émotion suscitée par la reconstitution de cette nuit tragique et par la dénonciation du deux poids deux mesures dans le traitement des deux affaires. Le film a néanmoins réalisé un démarrage modeste au box-office, se plaçant derrière d'autres sorties de la même semaine. Sur le plan des récompenses, Nos frangins a été sélectionné pour représenter l'Algérie aux Oscars 2023 dans la catégorie du meilleur film international, une reconnaissance notable malgré une production essentiellement française. Le film a également été présenté dans plusieurs festivals consacrés au cinéma francophone et méditerranéen.
Inspirations du réalisateur : Rachid Bouchareb a puisé directement dans ses souvenirs personnels de la fin des années 1980, période durant laquelle l'affaire Oussekine avait déjà marqué toute une génération, pour donner corps à ce récit resté longtemps sans équivalent au cinéma. Difficultés de production : L'équipe a dû reconstituer avec précision l'atmosphère du Paris de 1986, des manifestations étudiantes aux commissariats de police de l'époque, tout en tournant principalement à Bordeaux pour des raisons de production, ce qui a nécessité un important travail de décor et de direction artistique.
Nos frangins dénonce en premier lieu les violences policières et l'impunité qui a longtemps entouré la mort de jeunes hommes issus de l'immigration maghrébine dans la France des années 1980. Le film interroge la mémoire collective sélective, en donnant autant de place à l'affaire méconnue d'Abdel Benyahia qu'à celle, plus médiatisée, de Malik Oussekine. La fraternité et le deuil traversent l'ensemble du récit, incarnés par les familles des deux victimes qui doivent continuer à vivre après l'injustice. Le film aborde également les mécanismes d'étouffement politique et judiciaire mis en œuvre par l'État pour minimiser certaines affaires sensibles. La question du racisme systémique, à travers le traitement différencié réservé aux deux victimes par les médias et la justice, occupe une place centrale. Enfin, le film s'inscrit dans une réflexion plus large sur la transmission de la mémoire entre générations, entre ceux qui ont vécu cette époque et ceux qui la découvrent aujourd'hui.
Le film se referme sur les procès des responsables des deux morts, dont les issues judiciaires très différentes soulignent l'inégalité de traitement entre les deux affaires. Sans chercher à conclure sur une note de justice pleinement rendue, Nos frangins insiste sur le fait que la reconnaissance publique de la mort de Malik Oussekine n'a jamais eu d'équivalent pour Abdel Benyahia, resté largement dans l'ombre médiatique. Cette fin volontairement sobre, loin de toute dramatisation excessive, cherche à replacer les deux victimes sur un pied d'égalité au moins dans la mémoire du spectateur, à défaut de l'avoir été dans la réalité des institutions de l'époque.
Le titre Nos frangins, à la fois familier et fraternel, place d'emblée le film sous le signe de la proximité et de l'appartenance collective, comme si les deux victimes devenaient les frères symboliques de tout un pan de la société française qui s'est reconnu dans leur histoire. Il souligne aussi la dimension fraternelle du combat mené par leurs familles respectives, unies dans le deuil sans jamais s'être rencontrées.
Depuis sa sortie, Nos frangins continue d'être régulièrement projeté dans un cadre éducatif et associatif en France pour sensibiliser les jeunes publics à l'histoire des violences policières des années 1980. Le film reste également cité comme référence lors des commémorations annuelles de l'affaire Oussekine, dont le souvenir demeure vif dans la mémoire collective française.
Les spectateurs intéressés par Nos frangins apprécient généralement Indigènes, précédent film de Rachid Bouchareb consacré à la mémoire des tirailleurs coloniaux, ainsi que La Haine de Mathieu Kassovitz pour sa dénonciation des violences policières dans les quartiers populaires français.