Le cinéaste Jean-Gabriel Périot mène une expérience cinématographique et politique originale en collaborant avec une classe de lycéens de la banlieue parisienne. Ensemble, ils rejouent des scènes cultes issues de films militants des années de mai 68, explorant les discours de révolte de l'époque. Le documentaire alterne ensuite ces séquences de fiction avec des entretiens à cœur ouvert où les jeunes expriment leur propre vision de la société contemporaine. Entre incompréhension des utopies passées et lucidité face à leur avenir, ce film dresse un portrait saisissant d'une génération. C'est une réflexion percutante sur la transmission des luttes et l'état de la conscience politique chez les adolescents d'aujourd'hui.
La genèse de ce projet documentaire singulier est née de l'invitation faite au réalisateur Jean-Gabriel Périot d'animer un atelier de cinéma d'un an au sein du lycée Romain-Rolland d'Ivry-sur-Seine. L'inspiration lui est venue en constatant le décalage abyssal entre la radicalité des combats politiques de mai 68 et le sentiment d'impuissance ou d'indifférence d'une grande partie de la jeunesse actuelle. Il a eu l'idée novatrice d'utiliser le cinéma comme un outil pédagogique et un miroir sociologique pour faire dialoguer ces deux époques. Le projet ne s'appuie sur aucun livre préexistant, mais revisite directement les archives cinématographiques militantes de cinéastes illustres comme Jean-Luc Godard ou Alain Tanner. Le cinéaste a voulu donner la parole à une jeunesse souvent caricaturée dans les médias traditionnels.
La presse cinématographique française a salué l'intelligence du dispositif et la pertinence politique de ce documentaire expérimental. Les Cahiers du Cinéma et Positif ont applaudi la manière dont le film évite le piège du paternalisme pour laisser les lycéens s'exprimer en totale liberté. Les critiques professionnels ont souligné le choc esthétique provoqué par le passage du noir et blanc des fictions de mai 68 à la couleur brute des interviews réelles. Le public des salles d'art et d'essai a été fasciné par la lucidité parfois cruelle et le désabusement de cette jeune génération face au système politique actuel. Les spectateurs ont souvent exprimé à quel point le film bouscule les idées reçues sur la banlieue. Le long-métrage a été présenté avec les honneurs dans la section Forum lors du prestigieux Festival international du film de Berlin en 2019.
Jean-Gabriel Périot a choisi de tourner l'intégralité des scènes au sein même du lycée et dans les rues environnantes d'Ivry-sur-Seine pour préserver l'ancrage quotidien des élèves. Les difficultés de production ont été principalement liées à la gestion du calendrier scolaire serré des lycéens, qui devaient concilier les répétitions théâtrales avec la préparation de leur examen du baccalauréat. Pour une séquence particulière où une jeune fille rejoue un monologue féministe intense, l'équipe a dû effectuer de nombreuses prises de vue pour aider l'élève à dépasser sa timidité naturelle face à la caméra. Concernant le casting initialement prévu, il s'est constitué de manière totalement volontaire parmi les élèves de l'option cinéma de l'établissement scolaire.
Le film explore en profondeur les thèmes de la conscience de classe, de l'engagement politique et de la transmission intergénérationnelle des idéologies de révolte. Il met en lumière le sentiment d'aliénation économique et de désillusion face aux institutions démocratiques chez les jeunes issus des milieux populaires. La fonction même du cinéma comme arme politique et outil de libération de la parole y est analysée de manière critique. Enfin, l'œuvre interroge la notion de défaite collective et la disparition des grandes utopies révolutionnaires à la fin du XXe siècle.
La fin du documentaire montre les lycéens qui terminent leur année scolaire et se dispersent vers leur avenir professionnel ou universitaire incertain. Les derniers entretiens révèlent que malgré leur manque apparent de culture politique théorique, ils possèdent une conscience aiguë des injustices sociales de leur époque. Le plan final montre les visages de ces adolescents silencieux face caméra, interpellant directement le spectateur sur sa propre responsabilité politique collective. C'est une conclusion ouverte qui refuse le pessimisme facile pour laisser planer l'espoir d'une révolte future réinventée par cette nouvelle génération. Les défaites du passé apparaissent alors comme des leçons nécessaires pour les combats de demain.
Le titre fait référence aux échecs successifs des mouvements révolutionnaires et des utopies ouvrières de gauche nées après mai 1968. L'utilisation de l'adjectif possessif « Nos » englobe à la fois le réalisateur, les militants du siècle passé et la société actuelle dans un sentiment de responsabilité partagée. Le titre souligne que l'absence d'idéal chez les jeunes d'aujourd'hui est la conséquence directe des défaites politiques des générations précédentes.
Le film est devenu un outil pédagogique précieux, fréquemment projeté dans les lycées, les ciné-clubs étudiants et les centres sociaux pour susciter des débats citoyens passionnés sur l'engagement de la jeunesse au XXIe siècle.
Ce travail documentaire rappelle par sa structure et son sujet des œuvres comme Entre les murs de Laurent Cantet ou La Permanence de Alice Diop pour son immersion en milieu populaire. On peut également le rapprocher des essais politiques de Chris Marker ou des documentaires réflexifs de Jean-Rouch pour sa dimension de cinéma-vérité.