En 1995, Joanna, jeune femme venue de Californie, débarque à New York avec l'espoir de devenir écrivaine. Elle décroche un poste d'assistante au sein d'une vénérable agence littéraire, sans savoir que celle-ci représente les intérêts de l'auteur reclus J.D. Salinger. Sous l'autorité redoutée de sa patronne Margaret, elle est notamment chargée de répondre au flot de lettres envoyées par les admirateurs de l'écrivain. Entre ses illusions de jeunesse et la dureté du monde de l'édition, Joanna va vivre une année qui la transformera durablement.
Mon Année Salinger est l'adaptation du récit autobiographique de Joanna Rakoff, publié en 2014, dans lequel elle raconte l'année passée comme assistante au sein d'une agence littéraire newyorkaise représentant J.D. Salinger. Philippe Falardeau, déjà reconnu pour Monsieur Lazhar, découvre ce texte et y perçoit une histoire d'apprentissage universelle, à la fois intime et révélatrice d'un monde de l'édition en pleine mutation. Le cinéaste, qui avait déjà réalisé deux longs métrages en anglais, décide d'écrire lui-même l'adaptation, en respectant l'esprit littéraire du livre tout en resserrant la structure narrative pour le grand écran. Il confie s'être senti proche du sujet, ayant lui-même connu un rapport de mentorat exigeant avec une figure d'autorité durant sa jeunesse. Le personnage de Joanna, qui répond aux lettres de fans en imaginant ce que Salinger pourrait leur répondre, a particulièrement touché le réalisateur, qui avait lui-même écrit à des cinéastes qu'il admirait étant jeune. Le projet met plusieurs années à se concrétiser avant que Margaret Qualley et Sigourney Weaver ne rejoignent la distribution en 2019. Le tournage se déroule ensuite à Montréal, ville qui se substitue en grande partie à New York, avec quelques plans tournés dans le métro newyorkais pour l'authenticité de certaines scènes. Coproduit par la maison montréalaise micro_scope et la société irlandaise Parallel Film Productions, le film bénéficie d'un ancrage résolument nord-américain malgré son sujet new-yorkais. Sa première mondiale a lieu en ouverture de la Berlinale 2020, un honneur rare pour un cinéaste québécois. La sortie en salles, initialement prévue pour l'automne 2020, est finalement reportée au printemps 2021 en raison de la pandémie.
La presse a salué la mise en scène soignée et la photographie élégante du film, tout en soulignant que le récit d'émancipation de Joanna manquait parfois de force dramatique pour pleinement convaincre. Plusieurs critiques ont noté que Falardeau signait ici une œuvre plus modérée que ses précédents films, cherchant sa voie dans un registre féminin qu'il abordait pour la première fois. La comparaison avec Le Diable s'habille en Prada est revenue à plusieurs reprises, bien que jugée largement réductrice par les observateurs les plus attentifs au film. Le public s'est montré globalement réceptif à cette chronique délicate, appréciant particulièrement la alchimie entre Margaret Qualley et Sigourney Weaver ainsi que l'atmosphère littéraire feutrée du film. Les spectateurs ont souvent salué la reconstitution soignée du New York des années 1990 et la tendresse portée au monde de l'édition. Le film a notamment rencontré un joli succès en salles en Australie, où il a figuré parmi les meilleures recettes lors de sa première semaine d'exploitation. Mon Année Salinger n'a pas été un film de festivals compétitifs majeurs au-delà de son ouverture à la Berlinale, où il a été projeté hors compétition. Il n'a pas connu de campagne de récompenses notable dans les cérémonies nord-américaines ou européennes.
Philippe Falardeau explique s'être senti intimidé lors de sa première rencontre avec Sigourney Weaver, plusieurs mois avant le tournage, avant de découvrir une actrice capable d'humaniser son personnage avec autant de panache que de vulnérabilité. Le réalisateur confie également avoir puisé dans son propre rapport à un mentor exigeant pour nourrir la relation entre Joanna et sa patronne Margaret. Le tournage s'est déroulé à environ 90 % à Montréal, les bureaux de l'agence littéraire ayant été entièrement reconstitués au septième étage d'un immeuble Art déco, faute de pouvoir recréer le métro new-yorkais dans son intégralité. Seuls quelques plans ont été effectivement tournés dans le vrai métro de New York afin de préserver l'authenticité de certaines séquences urbaines. La version française du film a nécessité un important travail de doublage : Sigourney Weaver y est doublée par Anne Dorval, tandis que Xavier Dolan prête sa voix à l'un des personnages masculins secondaires, un clin d'œil apprécié des cinéphiles québécois.
Le film explore le passage à l'âge adulte à travers le prisme du monde professionnel, en suivant une jeune femme qui doit renoncer à certaines illusions pour trouver sa propre voix d'écrivaine. La relation de mentorat, exigeante et parfois cruelle, entre Joanna et sa patronne Margaret occupe une place centrale, interrogeant la manière dont l'autorité peut à la fois blesser et faire grandir. Le récit s'intéresse également à la mythologie de l'écrivain reclus à travers la figure fantomatique de Salinger, dont la présence irrigue le film sans qu'il n'apparaisse jamais à l'écran. La solitude de la création littéraire, la difficulté de trouver sa place dans un milieu élitiste et les débuts de la démocratisation de l'édition sont également esquissés en toile de fond. Le film questionne enfin la valeur du courrier des fans et de la connexion authentique entre un auteur et ses lecteurs, à une époque où cette relation s'apprête à être bouleversée par le numérique.
À la fin du film, Joanna a suffisamment grandi et affirmé sa propre sensibilité littéraire pour quitter l'agence et se consacrer pleinement à l'écriture. Sa relation avec Margaret, bien que jamais totalement apaisée, a évolué vers une forme de respect mutuel, la jeune femme ayant gagné la confiance de sa patronne en lisant des manuscrits et en participant à des tâches plus substantielles. La révélation du suicide du compagnon bipolaire de Margaret, survenu dans son propre appartement, agit comme un moment de bascule qui humanise profondément cette patronne redoutée et explique en partie sa dureté apparente. Joanna comprend alors que la vulnérabilité de Margaret n'était pas incompatible avec son exigence professionnelle. Le film se referme sur l'idée que Joanna a définitivement rompu avec l'image idéalisée qu'elle se faisait de la vie littéraire, pour embrasser une vocation plus personnelle et plus mature, désormais capable d'écrire avec sa propre voix plutôt que d'imiter celle des autres.
Le titre original, My Salinger Year, renvoie directement à l'année charnière que Joanna Rakoff a passée comme assistante au sein de l'agence représentant J.D. Salinger, expérience relatée dans son livre autobiographique. Le titre français, Mon Année Salinger, conserve cette dimension personnelle et temporelle, insistant sur le caractère formateur et unique de cette période de la vie de l'héroïne. Bien que Salinger n'apparaisse jamais physiquement à l'écran, son aura plane sur l'ensemble du récit, faisant de lui une présence fantomatique qui influence les choix et la vocation de Joanna. Le titre souligne ainsi le paradoxe central du film : une année placée sous le signe d'un écrivain absent mais omniprésent, dont l'exemple de retrait du monde contraste avec le désir de Joanna de s'affirmer et de se faire entendre.
Le Diable s'habille en Prada de David Frankel, pour son duo formé par une jeune assistante et une patronne redoutable. Monsieur Lazhar, du même Philippe Falardeau, pour sa sensibilité et son attention portée aux personnages en apprentissage. Julie & Julia de Nora Ephron, autre récit d'une jeune femme trouvant sa voix à travers l'écriture.