Été 1936 : lorsque la junte militaire menée par le général Francisco Franco se soulève contre la République espagnole, le prestigieux écrivain et recteur de l'université de Salamanque Miguel de Unamuno choisit de soutenir publiquement l'insurrection. Convaincu que ce coup d'État rétablira l'ordre dans un pays qu'il juge menacé par le désordre bolchévique, il assiste bientôt, impuissant, aux arrestations et aux meurtres de ses propres amis et collaborateurs. Parallèlement, fort de ses succès militaires, le général Franco prend progressivement les rênes de l'insurrection et impose sa vision totalitaire d'une Espagne nouvelle. Rongé par le doute, Unamuno finit par prononcer, lors d'une cérémonie officielle à l'université, un discours resté célèbre dénonçant frontalement la dérive fasciste du mouvement qu'il avait initialement soutenu.
Lettre à Franco, dont le titre original Mientras dure la guerra signifie littéralement « Tant que durera la guerre », retrace des événements historiques authentiques survenus à Salamanque durant l'été et l'automne 1936, au tout début de la guerre civile espagnole. Le réalisateur Alejandro Amenábar, connu pour Les Autres, Mar adentro ou Agora, signe ici son septième long métrage et sa première véritable incursion dans le cinéma historique et politique consacré à son pays d'origine. Amenábar a voulu retracer le parcours du célèbre écrivain et philosophe Miguel de Unamuno, figure intellectuelle majeure de la génération de 98, dont le soutien initial puis le rejet progressif de la rébellion franquiste illustre les difficultés des intellectuels à déceler à temps l'arrivée de l'autoritarisme. Le cinéaste n'a pas cherché à encenser aveuglément la figure d'Unamuno, mais a néanmoins souhaité obtenir le soutien et la collaboration de sa famille pour mener à bien ce projet aussi délicat historiquement. Amenábar a choisi de conserver le titre original du document ayant conféré à Franco les pleins pouvoirs, une formule que le dictateur avait pourtant lui-même fait disparaître, pour rappeler aux spectateurs européens contemporains que l'état de guerre et la menace autoritaire demeurent toujours d'actualité.
Résumé des critiques professionnelles La critique s'est montrée partagée face à cette reconstitution historique, saluant sa précision documentée et sa pertinence contemporaine face à la résurgence des mouvements fascistes, tout en regrettant un traitement parfois jugé trop académique et sage. Plusieurs observateurs ont souligné la performance nuancée de Karra Elejalde dans le rôle d'Unamuno, ainsi que celle d'Eduard Fernández, saisissant de fanatisme dans la peau du général Millán-Astray. D'autres critiques ont estimé que le film, bien qu'intéressant sur le fond, manquait de l'émotion et de l'énergie nécessaires pour véritablement transmettre l'ampleur du drame historique qu'il dépeint.
Réception du public Le public espagnol a réservé un accueil très favorable au film, qui rassemble près de deux millions de spectateurs en trois mois d'exploitation, un succès notable pour un drame historique aussi exigeant. De nombreux spectateurs ont souligné la résonance contemporaine du discours final d'Unamuno, dont les mots sur la force brutale incapable de convaincre continuent de résonner face à la montée actuelle des populismes en Europe.
Récompenses obtenues Lettre à Franco remporte cinq Prix Goya en 2020, dont celui du meilleur acteur dans un second rôle pour Eduard Fernández, ainsi que le prix du meilleur film international au Festival de Haïfa 2019 et le Prix Gaudí du meilleur acteur pour Karra Elejalde.
Inspirations du réalisateur Alejandro Amenábar a voulu retracer la trajectoire intellectuelle de Miguel de Unamuno pour établir un parallèle avec la résurgence contemporaine des mouvements d'extrême droite en Europe, choisissant délibérément un titre rappelant que l'état de guerre et la menace autoritaire demeurent des réalités permanentes.
Difficultés de production Le réalisateur n'a pas cherché à idéaliser la figure ambiguë d'Unamuno, mais a néanmoins tenu à obtenir le soutien et la collaboration de sa famille pour mener à bien ce projet retraçant les derniers mois de la vie du célèbre écrivain espagnol.
Lettre à Franco explore l'aveuglement intellectuel face à la montée de l'autoritarisme, à travers le parcours d'un homme de lettres brillant mais incapable de percevoir à temps la véritable nature du mouvement qu'il choisit initialement de soutenir. Le film interroge également le courage de la prise de parole publique face à la tyrannie, le discours final d'Unamuno constituant un acte de résistance intellectuelle au péril de sa propre sécurité. La manipulation politique occupe une place centrale, le personnage de Franco étant dépeint comme un stratège froid et calculateur, prêt à dissimuler ses véritables intentions derrière une image de fausse modestie. Enfin, le récit questionne la responsabilité des élites intellectuelles face aux bouleversements politiques de leur époque, thème que le réalisateur relie explicitement aux résurgences contemporaines de l'extrême droite en Europe.
Le 12 octobre 1936, lors d'une cérémonie officielle à l'université de Salamanque, Unamuno prend la parole après avoir entendu plusieurs intervenants insulter les nationalistes basques et catalans, qualifiés de représentants de l'anti-Espagne. S'adressant directement au général Millán-Astray, il prononce son discours devenu célèbre affirmant que les franquistes vaincront par la force brute mais ne convaincront jamais, faute de disposer de la raison et du droit dans leur combat. Sauvé de justesse d'un lynchage par l'épouse même de Franco, Unamuno est démis de ses fonctions de recteur dix jours plus tard et assigné à résidence jusqu'à sa mort, survenue le 31 décembre 1936, un ultime acte de résistance qui n'aura pas suffi à empêcher quarante années de dictature.
Le titre original espagnol Mientras dure la guerra, littéralement « Tant que durera la guerre », reprend une formule qui figurait initialement dans le décret conférant les pleins pouvoirs à Franco, avant que celui-ci ne la fasse discrètement disparaître pour asseoir un pouvoir sans limite de temps. Le titre français Lettre à Franco, bien que ne correspondant à aucun courrier réellement adressé au dictateur dans le film, souligne la dimension d'adresse directe et de mise en garde que constitue le discours final d'Unamuno envers le régime naissant.
Les amateurs de drames historiques consacrés à la guerre civile espagnole et à la montée du fascisme pourront se tourner vers Agora, précédent film d'Alejandro Amenábar traitant d'un sujet similaire, ainsi que vers Le Labyrinthe de Pan ou La Langue des papillons, qui partagent avec Lettre à Franco cette même exploration des conséquences humaines de la guerre civile espagnole.