Jean-Claude et Pierrot sont deux marginaux qui vivent de petits larcins et d'une liberté totale, sans attaches ni règles morales. En cavale après un braquage raté, ils entraînent dans leur sillage une jeune serveuse prisonnière de sa routine, Marie-Ange. Ensemble, ils parcourent la France de manière désinvolte, croisant la route de femmes plus âgées qui les prennent sous leur aile par désœuvrement ou luxure. Leur errance joyeuse et crasseuse finit par se heurter brutalement à la réalité sociale et aux conséquences de leurs actes.
Bertrand Blier a puisé l'inspiration de son film dans son propre roman éponyme publié quelques années plus tôt, dans lequel il explorait déjà cette figure du marginal séducteur. Le réalisateur souhaitait casser les codes de la traditionnelle comédie française, en montrant des personnages qui transgressent allègrement les bienséances sans jamais être punis moralement par le scénario. L'idée originelle venait d'une volonté de confronter la jeunesse désœuvrée d'alors à la bourgeoisie en mal de sensations fortes. Blier s'est fortement inspiré de l'atmosphère des bars routiers et des stations-service des années 70, lieux de passage emblématiques d'une France en pleine mutation. Il a eu l'intuition de réunir Gérard Depardieu et Patrick Dewaere, deux acteurs alors peu connus du grand public, sentant qu'il y avait là une alchimie explosive à exploiter. Le personnage de Marie-Ange a été écrit spécifiquement pour Miou-Miou, dont Blier admirait la fausse nonchalance et le côté androgyne parfait pour le rôle. Le film est une fiction, mais il s'inspire de faits réels et de personnages que le cinéaste avait croisés lors de son service militaire. L'approche de la réalisation était de filmer ces hors-la-loi avec une tendresse absolue, refusant de les juger. Ce parti pris esthétique et moral a d'ailleurs choqué une partie de la profession lors du développement du projet.
Les critiques professionnelles ont été extrêmement divisées à la sortie du film, qualifié par certains de chef-d'œuvre libertaire et par d'autres de film misogyne et vulgaire. Les défenseurs de l'œuvre ont salué l'énergie vitale dégagée par le duo Depardieu-Dewaere, louant une révolution dans le jeu d'acteurs français. Les critiques plus conservatrices ont fustigé le traitement des femmes, jugées réduites à des objets sexuels ou à des substituts maternels sans aucune épaisseur psychologique. Malgré la polémique, le public s'est rué dans les salles, propulsant le film au rang de phénomène sociétal avec plus de cinq millions d'entrées en France. Les jeunes de l'époque se sont identifiés à cette liberté de ton et à ce rejet de l'autorité, faisant du film un symbole de contre-culture. La réplique culte est immédiatement entrée dans le langage courant, prouvant l'impact phénoménal du film sur la société française. Le film n'a pas reçu le César du meilleur film, perdant face à des œuvres plus consensuelles, ce qui a été perçu comme une injustice par la jeune critique. Il a toutefois permis à Bertrand Blier de remporter le César du meilleur scénario, reconnaissant l'audace de son écriture. L'œuvre a également été sélectionnée au festival de Cannes, confirmant son statut d'événement incontournable du cinéma français de cette décennie.
Bertrand Blier s'est inspiré du cinéma américain de la route, comme "Bonnie and Clyde", pour donner un rythme de tragédie burlesque à l'errance de ses personnages. Le tournage a été difficile sur le plan humain en raison des tensions entre Patrick Dewaere et Gérard Depardieu, dont les ego respectifs claquaient régulièrement hors plateau. L'anecdote la plus célèbre concerne la scène où les deux héros se font renverser par une voiture, tournée pour de vrai sans véritable protection, provoquant la colère de l'équipe. Le casting initialement prévu pour le rôle de Pierrot ne prévoyait pas Patrick Dewaere, le rôle ayant d'abord été écrit pour un acteur très différent physiquement. C'est Gérard Depardieu qui a imposé son ami Dewaere aux producteurs, menaçant de quitter le film s'il n'obtenait pas le rôle. Pour le rôle de la bourgeoise désœuvrée, plusieurs actrices célèbres de l'époque ont refusé le projet en lisant le scénario, avant que Jeanne Moreau n'accepte avec enthousiasme.
Le film aborde de front le thème de la marginalité et de la désocialisation, montrant deux hommes qui refusent catégoriquement d'entrer dans le moule du salariat et de la vie de famille. La sexualité est traitée de façon totalement décomplexée, comme un outil de communication, de pouvoir ou de simple passe-temps, dépouillée de tout romantisme. La misogynie assumée des personnages est un thème central et provocateur, utilisée par Blier pour faire miroir à une société française encore très patriarcale à l'époque. L'errance et le rejet de la propriété privée posent la question de la liberté absolue et de ses limites lorsqu'elle entre en collision avec le monde civilisé. Le film explore aussi la notion de fraternité masculine, une relation fusionnelle et exclusive entre les deux hommes qui repousse toute femme à la périphérie de leur univers. La vieillesse et la mort rôdent en toile de fond, symbolisées par les rencontres avec des femmes plus âgées qui tentent désespérément de s'accrocher à la jeunesse des deux vagabonds. L'absence de dieu et de morale judéo-chrétienne est flagrante, les personnages évoluant dans un univers purement matérialiste et instinctif. Enfin, l'œuvre questionne la notion de bonheur, suggérant que la vraie richesse réside peut-être dans le fait de ne posséder absolument rien.
La fin du film bascule brutalement du registre de la comédie légère à la tragédie pure lorsque les deux amis sont surpris en flagrant délit de vol par un gendarme. Pierrot abat froidement l'officier de gendarmerie, un acte qui n'avait aucune place dans la philosophie ludique de leur petite criminalité jusqu'alors. Condamnés à de lourdes peines de prison, leur monde de liberté insouciante s'effondre d'un seul coup de façon irrémédiable. La dernière scène les montre quelques années plus tard, sortant de prison, mais ils ont physiquement et mentalement changé. Leur démarche est lourde, leurs vêtements sont propres mais conventionnels, et surtout, ils ne se parlent plus et ne se regardent plus. La caméra les suit de dos alors qu'ils marchent séparément dans la rue, soulignant que leur complicité magique a été détruite par la prison et le meurtre. Ce final pessimiste suggère que la société a finalement réussi à les briser et à les normaliser, leur enlevant leur part de sauvagerie joyeuse. Le spectateur comprend que la vraie condamnation n'est pas la prison elle-même, mais la mort de leur amitié et de leur insouciance. C'est une fin mélancolique qui vient punir ces anti-héros pour avoir cru qu'ils pouvaient vivre en dehors des lois humaines sans jamais en payer le prix.
Le terme "Valseuses" appartient à l'argot populaire français pour désigner les testicules, un vocabulaire cru et très masculin que Bertrand Blier a choisi délibérément pour choquer la bourgeoisie. Ce titre immédiatement provocateur pose le ton du film, annonçant une œuvre centrée sur la virilité, l'obsession sexuelle et le langage ordurier. En utilisant un mot d'argot au pluriel, le réalisateur fait référence directement aux deux protagonistes principaux, qui se comportent en effet comme des testicules promeneurs, agissant sans la moindre réflexion cérébrale. Le titre évoque aussi une certaine idée de balancement et de mouvement, rappelant la route et l'errance perpétuelle de ces deux marginaux. C'est un mot à la fois drôle, vulgaire et trivial, qui rejette d'emblée toute prétention littéraire ou académique au film. La censure de l'époque a d'ailleurs essayé de faire interdire ce titre, jugeant qu'il portait atteinte aux bonnes mœurs, ce qui a au contraire assuré une publicité formidable au long-métrage. Ce choix lexical reflète la philosophie des personnages : tout dans le bas du ventre, sans faire intervenir la tête ou le cœur. Au-delà de l'anatomie, le titre est devenu synonyme d'une époque du cinéma français caractérisée par sa liberté de ton absolue et son rejet des convenances. Il résume à lui seul la révolution anti-bourgeoise que le film tentait d'incarner dans le paysage audiovisuel français des années 70.