Mike est un jeune étudiant en droit doué pour le poker, qui a juré de laisser derrière lui ce monde dangereux après avoir perdu toute sa fortune. Lorsque son ami Worm sort de prison et accumule d'importantes dettes de jeu, Mike se voit contraint de retourner dans les cercles clandestins pour le sauver. Face à des joueurs impitoyables et des prêteurs sur gages violents, il doit remettre en jeu tout ce qu'il a construit. Un dernier affrontement contre le redoutable Teddy KGB va déterminer son avenir et sa liberté.
Le scénario a été écrit par David Levien et Brian Koppelman, qui se sont profondément inspirés de leur propre expérience de joueurs de poker clandestins à New York. Les deux scénaristes voulaient montrer la réalité brute de ce milieu, très éloignée des clichés habituels des films de casino hollywoodiens brillants et glamours. L'idée originelle était de faire un drame urbain centré sur l'obsession et la dette, utilisant le poker comme un simple prétexte pour explorer la psychologie de l'addiction. John Dahl, connu pour ses films noirs indépendants, a été choisi pour apporter une atmosphère sombre et tendue à cette histoire de l'underground new-yorkais. Le réalisateur s'est inspiré des classiques du film noir des années 40, transposant leurs thèmes de trahison et de fatalité dans le monde des salles de jeu enfumées. Le personnage de Teddy KGB a été inspiré par de vrais propriétaires de clubs illégaux de l'époque, connus pour leur mauvaise foi et leur pouvoir intimidant. Pour se préparer, Matt Damon a pris des leçons de poker intensives avec des joueurs professionnels pour que ses gestes paraissent totalement naturels à l'écran. Le film n'est pas l'adaptation d'un livre, mais capture parfaitement l'essence de romans noirs américains centrés sur la culpabilité. C'est cette authenticité dans la représentation du milieu qui a convaincu la production de lancer le projet, malgré les réticences initiales sur la rentabilité d'un film sur le poker.
Les critiques professionnelles ont accueilli le film avec une certaine froideur à sa sortie, le jugeant trop lent et manquant de climax véritablement spectaculaire. Cependant, beaucoup de journalistes ont salué la performance d'Edward Norton, trouvant son personnage toxique et charismatique parfaitement maîtrisé. La réalisation de John Dahl a été louée pour sa capacité à créer une atmosphère claustrophobe, mais le scénario a parfois été qualifié de prévisible. À sa sortie en salle, le film a réalisé des résultats modestes au box-office, passant presque inaperçu face aux blockbusters de la fin des années 90. Le public de l'époque n'était pas encore familiarisé avec les subtilités du poker, ce qui a limité l'impact immédiat du long-métrage. Néanmoins, le film a trouvé son public grâce à la vidéo et a rapidement acquis le statut de film culte. Il n'a reçu aucune nomination majeure aux Oscars ou aux Golden Globes lors de son année de sortie. Paradoxalement, sa véritable récompense est venue des joueurs de poker professionnels qui l'ont érigé en œuvre fondatrice de leur discipline. Avec l'explosion du Texas Hold'em au début des années 2000, le film a été consacré comme la bible involontaire de toute une génération de joueurs.
John Dahl s'est inspiré de l'esthétique des films de gangsters new-yorkais des années 70 pour donner un look réaliste et crasseux aux différentes salles de jeu. La production a rencontré d'énormes difficultés pour trouver de vrais lieux de jeu clandestins acceptant de servir de décor, obligeant l'équipe à recréer ces ambiances en studio. L'anecdote la plus marquante concerne la scène de la partie finale contre Teddy KGB, où les gâteaux que mange l'acteur John Malkovich étaient en réalité faits de purée de pommes de terre. Le casting initialement prévu pour le rôle de Mike était très différent, avec des noms comme Edward Burns ou même Leonardo DiCaprio qui ont été approchés avant Matt Damon. Pour le rôle de Worm, d'autres acteurs comme James Franco ont passé des essais, mais l'alchimie entre Norton et Damon s'est imposée d'elle-même. Les scènes de poker ont nécessité la présence d'un consultant technique en permanence sur le plateau pour s'assurer que les mains distribuées étaient réalistes.
Le film explore en profondeur le thème de l'addiction, montrant comment le jeu peut devenir une prison mentale bien plus forte que les murs d'une prison physique. La notion de talent contre la chance est constamment débattue, le personnage de Mike croyant fermement que le poker est un jeu d'habileté et non de hasard. La loyauté et l'amitié toxique sont au cœur de l'intrigue, illustrées par la relation destructrice entre Mike et Worm. Ce dernier représente le côté sombre et irresponsable que Mike cherche à fuir, mais qu'il ne peut s'empêcher de sauver par fidélité au passé. L'œuvre aborde également le thème du prix de la liberté, car chaque partie de poker est une lutte constante pour ne pas redevenir l'esclave de ses créanciers. La confrontation des classes sociales est palpable, opposant les étudiants en droit bourgeois aux racketteurs des bas-fonds de New York. Le masque que portent les joueurs devient une métaphore de la vie sociale, où il faut cacher ses émotions pour survivre et prendre l'avantage. Enfin, le film questionne la notion de réussite américaine, opposant la voie légale et prévisible de l'avocat à la voie illégale mais palpitante du joueur professionnel.
La fin du film se concentre sur la partie de poker ultime entre Mike et Teddy KGB, qui se déroule dans le repère sombre du mafieux russe. Mike parvient à prendre le dessus en lisant parfaitement les tells inconscients de son adversaire, un talent qu'il avait affiné tout au long du film. En remportant le gros pot, il parvient non seulement à effacer la dette colossale de Worm, mais aussi à récupérer sa propre bankroll. Après sa victoire, Mike sort dans la nuit new-yorkaise, libre de ses dettes et de l'emprise de l'underground. Il se rend ensuite à l'école de droit pour rattraper son examen, symbolisant son retour définitif vers une vie légitime et stable. Cependant, la toute dernière scène le montre en train de quitter la salle d'examen pour retourner jouer au poker, suggérant que sa vraie nature a repris le dessus. Ce final ouvert indique que le monde du jeu est un appel irrésistible pour ceux qui ont le talent, peu importe leurs résolutions morales. Mike accepte finalement qui il est vraiment, choisissant la liberté dangereuse du joueur plutôt que la sécurité conformiste du système. Cette conclusion montre que la thérapie par l'abstention ne fonctionnait pas, et que l'acceptation de soi est la seule vraie voie de sortie.
Le titre original "Rounders" désigne un terme d'argot du poker utilisé pour décrire un joueur qui parcourt les cercles de jeu pour gagner sa vie de manière régulière. En français, le titre a été traduit par "Les joueurs", une appellation beaucoup plus générique qui perd la spécificité du jargon d'origine. Le terme "rounder" implique une idée de mouvement perpétuel, de vagabondage d'une table à l'autre, reflétant le mode de vie nomade des protagonistes. Cette traduction française simplifie l'aspect technique pour toucher un public plus large, au détriment de la précision lexicale. Le titre met l'accent sur la communauté des joueurs, présentant le poker non pas comme un simple divertissement, mais comme une véritable identité sociale. Il évoque aussi la répétition obsessionnelle du geste de miser, qui définit la routine quotidienne de ces hommes. L'utilisation du pluriel rappelle que derrière chaque table se cachent des individus aux histoires et aux dettes entremêlées. Malgré sa simplicité, le titre français parvient à capturer l'essence du film en se concentrant sur l'humain plutôt que sur la technique. Il annonce un drame psychologique centré sur les failles de ceux qui osent tout risquer sur un tirage de cartes.