Monsieur de Pontagnac, séducteur impénitent, tombe sous le charme d'une inconnue croisée dans les rues de Paris. Sa surprise est totale lorsqu'il découvre qu'il s'agit de Victoire, l'épouse de son vieil ami le notaire Vatelin. Pendant ce temps, une mode étrange se répand dans la bonne société : un jeu autour de la fidélité conjugale qui pousse chacun à tester la loyauté de son conjoint. Entre quiproquos, jalousies et apparitions inopinées d'anciennes flammes, Pontagnac va se retrouver pris dans un tourbillon de mensonges dont il pourrait bien être le grand dindon.
Le Dindon n'est pas une histoire originale mais l'adaptation d'une pièce du répertoire classique français, signée par le dramaturge Georges Feydeau et créée à la fin du XIXe siècle. Jalil Lespert, venant de connaître un certain succès avec son film consacré à Yves Saint Laurent, a souhaité s'attaquer à un registre totalement différent en se tournant vers la comédie de mœurs et le vaudeville. L'idée de cette adaptation est née de l'envie de transposer à l'écran les mécaniques redoutablement efficaces de Feydeau, faites de portes qui claquent, de quiproquos et de personnages qui se croisent sans jamais réellement se voir. Pour moderniser le ton de la pièce, le réalisateur s'est associé à Guillaume Gallienne et à la scénariste Fadette Drouard, avec l'intention de filmer ce classique du théâtre comme une comédie populaire contemporaine, presque comme un épisode étiré d'une sitcom familiale. L'enjeu était de conserver l'esprit satirique de Feydeau sur la bourgeoisie et l'hypocrisie amoureuse, tout en l'inscrivant dans un cadre visuel chatoyant et une mise en scène rythmée. Lespert voulait également profiter de la notoriété de ses interprètes pour redonner un nouveau souffle populaire à un texte que beaucoup de spectateurs ne connaissaient plus que par son titre.
À sa sortie, le film a globalement été accueilli avec sévérité par la presse spécialisée, qui a jugé la mise en scène trop sage pour un texte aussi explosif que celui de Feydeau. Plusieurs critiques ont reproché à Jalil Lespert d'avoir aplati la mécanique du vaudeville en une succession de scènes convenues, sans vraiment retrouver le rythme effréné propre au genre. Le critique du Figaro Eric Neuhoff s'est notamment montré particulièrement dur, regrettant un classique du répertoire transformé en farce balourde. D'autres observateurs ont toutefois salué l'énergie comique de certains acteurs, en particulier dans les scènes de groupe, même si l'ensemble a été jugé inégal et parfois trop sage pour vraiment faire rire.
Le public ne s'est pas davantage déplacé en masse dans les salles, et le film a connu une exploitation particulièrement décevante au regard de son budget. Avec à peine plus de 250 000 entrées comptabilisées en France, Le Dindon est considéré comme l'un des échecs commerciaux les plus marquants du cinéma français de cette année-là. Le décalage entre l'investissement de production, avoisinant les quatorze millions d'euros, et les recettes engrangées, inférieures à deux millions, a fait grand bruit dans la presse professionnelle. Ce four commercial a souvent été analysé comme le signe d'une désaffection du public pour les adaptations trop sages de classiques théâtraux.
Jalil Lespert a confié avoir voulu filmer cette pièce avec la même énergie qu'une sitcom télévisée familiale, en resserrant les face-à-face et en jouant sur la promiscuité des décors bourgeois. Il souhaitait retrouver l'esprit de ses propres souvenirs de spectateur, conquis par la mécanique imparable des vaudevilles de Feydeau, où chaque porte ouverte ou fermée devient un ressort comique. Le choix de réunir une troupe d'acteurs populaires, tous habitués à la comédie, répondait à cette volonté de renouer avec le grand public à travers un texte pourtant plus que centenaire.
Le Dindon explore avant tout la question de la fidélité conjugale et de ses limites, à travers une galerie de personnages tous plus ou moins disposés à tromper ou à être trompés. Le film s'amuse de l'hypocrisie de la bourgeoisie qui prône la vertu en public tout en multipliant les écarts en privé. La jalousie masculine, incarnée par le personnage central de Pontagnac, est traitée avec une ironie mordante qui rappelle combien le désir peut rendre aveugle aux conséquences de ses actes. Le motif du jeu de la fidélité, qui se propage comme une mode dans la société dépeinte par Feydeau, permet également d'interroger la notion de loyauté comme simple convention sociale plutôt que sentiment sincère. Le film aborde aussi, à travers les portes qui claquent et les rencontres improbables, le thème classique du hasard et du destin comique qui s'acharne contre les personnages les plus sûrs d'eux. Enfin, en filigrane, se dessine une critique douce-amère du couple bourgeois, pris au piège de ses propres conventions et incapable d'assumer pleinement ses désirs.
Comme dans toute mécanique de vaudeville, Le Dindon se referme sur un retour à l'ordre apparent après plusieurs heures de chassés-croisés amoureux et de mensonges empilés. Les couples qui s'étaient égarés au gré des tentations finissent par se retrouver, non pas nécessairement parce que les sentiments ont triomphé, mais parce que les convenances sociales reprennent leurs droits. Pontagnac, qui croyait pouvoir séduire Victoire sans conséquence, se retrouve in fine la principale victime de ses propres manigances, ce qui justifie pleinement le titre du film. La résolution finale joue sur l'ironie propre à Feydeau : chacun rentre dans le rang, mais le spectateur comprend que rien n'a véritablement changé dans les rapports de duplicité entre les personnages. Le dénouement, typique du genre, ne cherche donc pas à délivrer une morale univoque mais plutôt à souligner l'absurdité des conventions amoureuses bourgeoises. C'est cette circularité comique, où tout finit comme si de rien n'était, qui constitue la véritable signature du vaudeville à la française.
Le titre Le Dindon renvoie directement à l'expression populaire être le dindon de la farce, qui désigne une personne dupée, ridiculisée ou prise au piège d'une situation qu'elle pensait maîtriser. Dans la pièce originale de Georges Feydeau, ce titre annonce d'emblée le sort réservé au personnage principal, Monsieur de Pontagnac, persuadé de mener le jeu amoureux alors qu'il en est en réalité la première victime. Le choix de ce titre illustre bien l'esprit satirique du vaudeville, où le séducteur autoproclamé se retrouve toujours perdant face à des personnages secondaires bien plus rusés que lui. En conservant ce titre pour son adaptation cinématographique, Jalil Lespert maintient l'ironie initiale du texte de Feydeau tout en s'adressant à un public contemporain familier de l'expression. Le dindon, animal réputé naïf dans l'imagerie populaire, devient ainsi la métaphore parfaite de l'homme aveuglé par son propre désir et incapable de voir les manigances qui se trament autour de lui.
Les amateurs de comédies de mœurs françaises pourront se tourner vers d'autres adaptations de pièces de Georges Feydeau portées à l'écran, comme La Puce à l'oreille ou Occupe-toi d'Amélie, qui partagent la même mécanique de portes qui claquent et de quiproquos amoureux. Le Dîner de cons, bien que d'un registre différent, offre une parenté évidente dans sa manière de mettre en scène l'hypocrisie sociale à travers des situations cocasses et des personnages bourgeois ridiculisés. Les comédies d'ensemble réunissant un casting populaire, comme Le Sens de la fête, peuvent également séduire ceux qui ont apprécié la dynamique de groupe du film de Jalil Lespert. Plus largement, les amateurs de vaudeville pourront se replonger dans les adaptations télévisées des pièces de Feydeau régulièrement proposées sur les chaînes du service public, qui permettent de mesurer combien ce répertoire continue d'inspirer le cinéma et la télévision françaises.