Laurence, professeur de littérature, annonce à Fred, sa compagne, qu'il veut devenir une femme. Le film suit leur relation sur une décennie — de 1989 à 1999 — à travers les ruptures, les retrouvailles et les transformations intérieures qui recomposent continuellement ce que signifie s'aimer. *Laurence Anyways* est une œuvre-fleuve de Xavier Dolan, un film épique sur l'amour qui survit à l'impossible, sur l'identité de genre et sur ce qu'on est prêt à perdre et à gagner pour être soi.
Genèse du film
Laurence Anyways est une histoire originale de Xavier Dolan, écrite et réalisée alors qu'il n'avait que vingt-deux ans — un fait qui rend l'ambition et la maturité de l'œuvre encore plus saisissantes. Dolan voulait faire un film sur la transidentité bien avant que le sujet devienne aussi présent dans le débat public, avec une approche qui n'était ni documentaire ni militante mais résolument romantique et mélancolique. L'idée centrale — l'amour d'une femme pour quelqu'un qui se découvre femme — lui permettait d'explorer des questions d'identité, d'amour et de liberté à travers le prisme d'une grande histoire d'amour épique. Dolan s'est inspiré de nombreuses sources — des romans, des films, des rencontres personnelles — pour construire ces deux personnages et leur relation sur une décennie. La décision de situer le film dans les années 1990, avec une direction artistique extravagante et très marquée esthétiquement par cette décennie, était une façon de créer une distance temporelle qui permettait de regarder la transidentité avec moins d'immédiateté politique. Suzanne Clément, compagne créative de Dolan, a co-écrit certains aspects du scénario et porte le personnage de Fred avec une intensité qui dépasse le simple jeu d'actrice. Nathalie Baye, dans le rôle de la mère de Laurence, apportait la profondeur et l'autorité nécessaires à ce rôle clé.
Résumé des critiques professionnelles : Laurence Anyways a été accueilli comme une œuvre majeure du cinéma québécois et international. La presse a célébré l'ambition du film et la façon dont Dolan construisait un cinéma total — entre le mélodrame, le film de mode et la chronique intimiste. Suzanne Clément a reçu des éloges unanimes pour sa performance électrique et déchirante. Certains critiques ont pointé la longueur du film (2h48) et une esthétique parfois envahissante, mais tous ont reconnu la puissance de vision du jeune réalisateur.
Réception du public : Le film a circulé dans les festivals internationaux avant de trouver son public, notamment dans les circuits art et essai. Sa longueur et son ambition formelle en faisaient un film de cinéphiles, mais ceux qui l'ont vu ont souvent été profondément touchés par la relation entre Laurence et Fred. En France et au Québec, le film a été perçu comme une confirmation éclatante du génie précoce de Dolan.
Récompenses obtenues : Laurence Anyways a reçu le Prix FIPRESCI à Cannes en 2012, dans la section Un Certain Regard. Suzanne Clément a remporté le Prix d'interprétation féminine dans cette même section. Le film a reçu de nombreux prix dans les festivals de cinéma LGBTQ+ à travers le monde, notamment à Frameline à San Francisco.
Inspirations du réalisateur : Xavier Dolan a cité Douglas Sirk et ses mélodrames des années 1950 comme inspiration fondamentale — la façon dont Sirk utilisait la couleur, les costumes et l'excès émotionnel pour parler de vraies douleurs sous des apparences de films grand public. Il voulait faire un film où chaque image était une déclaration esthétique, où la mode et la musique de chaque époque devenaient des marqueurs émotionnels aussi précis que les dialogues.
Difficultés de production : Réaliser un film de presque trois heures couvrant une décennie avec un budget limité exigeait une organisation de production rigoureuse et des choix stylistiques qui compensaient les contraintes financières par l'inventivité. La direction artistique extravagante du film — les costumes, les perruques, les décors colorés — était à la fois une signature esthétique et une réponse créative aux limites budgétaires.
Anecdote sur une scène particulière : La scène finale — la retrouvaille ultime entre Laurence et Fred dans la neige, accompagnée par Magic de Nino Rota — a été filmée en une seule nuit d'hiver au Québec dans des conditions de froid extrême. Dolan a raconté que cette scène, qui représentait pour lui l'essence de tout le film, avait été tournée dans une sorte de transe collective de toute l'équipe.
Thèmes abordés
Laurence Anyways est un film d'une richesse thématique et émotionnelle qui dépasse largement son sujet apparent. La transidentité et la liberté d'être soi est le thème fondateur : Laurence ne veut pas changer, elle veut révéler ce qu'elle a toujours été, et le film accompagne cette révélation avec une empathie et une beauté rares. Le amour face à la transformation de l'être aimé est l'arc émotionnel de Fred : peut-on continuer à aimer quelqu'un quand il change radicalement ? Et qu'est-ce que cela dit de l'amour si on ne peut pas ? La société comme obstacle au bonheur est présente dans chaque scène publique — regards, commentaires, violences — que Laurence doit traverser pour exister librement. Le film explore le temps comme matière de l'amour : dix ans de relation, de séparations et de retrouvailles qui reconfigurent continuellement ce que les deux personnages ressentent. La filiation et le rejet maternel est une douleur supplémentaire portée par Laurence. Enfin, Laurence Anyways est une méditation sur la beauté de l'impermanence — rien ne dure, mais rien ne disparaît vraiment non plus.
Explication de la fin
La fin de Laurence Anyways est d'une beauté mélancolique et définitive. Laurence et Fred se retrouvent une dernière fois, des années après leur séparation définitive, dans une scène qui résume tout ce qu'ils ont été l'un pour l'autre. Il est trop tard pour recommencer — Fred a refait sa vie, Laurence a construit la sienne — mais quelque chose d'irréductible subsiste entre eux : un amour qui n'a pas pu survivre aux circonstances mais qui n'a jamais cessé d'être réel. La dernière image est suspendue dans la neige et dans la musique — une façon de laisser cet amour exister pour toujours, même s'il ne peut plus se vivre.
Signification du titre
Le titre Laurence Anyways est une formulation anglaise insolite dans un film québécois et français. "Anyways" — "de toute façon", "quoi qu'il arrive" — exprime l'idée centrale du film : Laurence sera Laurence de toute façon, quelles que soient les conséquences, les résistances, les amours perdus ou les années écoulées. C'est une déclaration d'identité autant qu'un titre — une affirmation que l'être vrai finit toujours par s'imposer, malgré tout et contre tout. Ce "anyways" légèrement familier, presque bravache, capture parfaitement l'esprit de résistance douce mais absolue du personnage.
Bande Originale
La bande originale de Laurence Anyways est l'une des utilisations les plus mémorables de la musique dans le cinéma de Xavier Dolan. Le réalisateur a construit une playlist émotionnelle qui traverse les années 1990 — de Visage à Fever Ray en passant par des compositions originales — et chaque morceau fonctionne comme une déflagration émotionnelle précisément placée dans le récit. L'utilisation de Magic de Nino Rota dans la scène finale est particulièrement sublime : un morceau de cinéma italien des années 1950 qui résonne dans la neige québécoise des années 1990 avec une beauté anachronique parfaite. La musique dans ce film n'est pas un accompagnement, c'est une narration parallèle qui dit ce que les personnages ne peuvent pas dire.
Actualités
Laurence Anyways est aujourd'hui considéré comme l'une des œuvres majeures de Xavier Dolan et l'un des films les plus importants sur la transidentité dans l'histoire du cinéma. Sa sortie, bien avant le mouvement trans dans les médias, lui confère une dimension pionnière précieuse. Melvil Poupaud a poursuivi une carrière diversifiée entre cinéma d'auteur et projets populaires. Suzanne Clément continue de travailler avec Dolan et dans de nombreux projets québécois. Le film est disponible en streaming et continue de toucher de nouveaux spectateurs à travers le monde.
Films Similaires
The Danish Girl (2015) de Tom Hooper aborde la transidentité dans un contexte historique avec une sensibilité différente. Tomboy (2011) de Céline Sciamma explore l'identité de genre avec une délicatesse proche de Dolan. J'ai tué ma mère (2009) et Les Amours Imaginaires (2010), les deux premiers films de Dolan, préparent le terrain de cet opus plus ambitieux. Imitation of Life (1959) de Sirk est l'une des références mélodramamatiques fondamentales citées par Dolan. Paris, Texas (1984) de Wenders partage cette mélancolie de l'amour qui ne peut pas se tenir.