Dans un château bourguignon des années 30, une réunion de chasse rassemble l'aristocratie française décadente et ses serviteurs, chacun jouant le jeu des apparences et des convenances qui règlent les relations sociales comme une partition écrite d'avance. Les amours parallèles, les jalousies, les trahisons et les masques se croisent et s'entrechoquent lors de cette réunion champêtre, jusqu'à un tragique malentendu final qui révèle la fragilité de tout l'édifice. Un chef-d'œuvre absolu du cinéma mondial, prophétique et mélancolique, qui décrit avec une ironie et une tendresse déchirantes une France à la veille de s'effondrer.
La Règle du jeu est né de la conviction de Jean Renoir que le moment était venu de faire un film sur la France de son temps, une comédie sur le modèle des comédies de salon du XVIIIe siècle — Marivaux, Beaumarchais — transposée dans la société contemporaine d'une France qu'il sentait au bord du gouffre. Le film a été conçu dans l'urgence de l'histoire : 1939, l'année où Hitler entre en Tchécoslovaquie, où le pacte Ribbentrop-Molotov est signé, où les démocraties européennes tergiversent. Renoir voulait un film sur les gens "qui dansent sur un volcan" sans le savoir ou en faisant semblant de ne pas le savoir. La structure du film s'inspire librement du Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux et de Les Caprices de Marianne de Musset, deux œuvres qui mettent en scène des jeux amoureux dans lesquels les masques et les conventions sociales finissent par écraser la vérité des sentiments.
Résumé des critiques professionnelles : À sa sortie en 1939, La Règle du jeu a été sifflé, hué et violemment rejeté par le public et par une grande partie de la critique, qui trouvaient le film désagréable, amoral et pessimiste dans un moment où la France avait besoin de réconfort et non de lucidité. Renoir en fut blessé et réduisit lui-même le film de plusieurs minutes sous la pression. Ce n'est que des décennies plus tard, après que le film eut été restauré et redécouvert, qu'il fut reconnu comme le chef-d'œuvre absolu qu'il est unanimement considéré aujourd'hui.
Réception du public : La réception initiale désastreuse — le film fut interdit par le gouvernement français peu avant la guerre — a cédé la place, au fil des décennies, à une admiration croissante et universelle. Des sondages de critiques le classent régulièrement parmi les deux ou trois meilleurs films de l'histoire du cinéma, aux côtés de Citizen Kane et de quelques autres monuments.
Récompenses obtenues : La Règle du jeu n'a obtenu aucune récompense lors de sa sortie — il fut au contraire censuré et rejeté. Mais il figure dans tous les classements des plus grands films jamais réalisés, notamment au sommet du fameux sondage décennal de la revue britannique Sight & Sound durant plusieurs décennies.
Inspirations du réalisateur : Jean Renoir incarnait lui-même le personnage d'Octave dans le film, un personnage semi-autobiographique d'ami de tout le monde, de médiateur bienveillant qui facilite les jeux amoureux des autres sans jamais y trouver sa propre place — une façon pour le réalisateur d'être littéralement présent dans sa vision du monde.
Difficultés de production : Le tournage a été difficile pour des raisons internes au film : la complexité de l'intrigue chorale, avec ses nombreux personnages et ses actions simultanées, exigeait une maîtrise de mise en scène exceptionnelle. La profondeur de champ utilisée, inspirée du cinéma muet et anticipant les techniques d'Orson Welles, a représenté un défi technique considérable.
Anecdote sur une scène particulière : La scène de la chasse, dans laquelle des lapins et des faisans sont abattus en nombre devant la caméra, est restée célèbre pour sa cruauté documentaire assumée, Renoir voulant que le spectateur ressente physiquement la violence qui se cache derrière les jeux mondains et les conventions sociales.
La Règle du jeu est une dissection de la société française à la veille de la catastrophe, montrant une classe sociale condamnée par son incapacité à distinguer le jeu de la réalité, à sortir des conventions pour atteindre quelque chose de sincère. Le "jeu" du titre désigne à la fois les jeux amoureux des personnages et les règles sociales qui régissent leurs comportements, empêchant toute vérité d'émerger. La mort d'André Jurieux à la fin, malentendu absurde produit par les conventions du jeu social, est le prix que paye cette société pour avoir refusé de vivre autrement qu'en représentation. La tendresse de Renoir pour ses personnages, même les plus ridicules ou les plus coupables, est l'une des qualités les plus remarquables du film.
Schumacher, le garde-chasse jaloux, abat dans l'obscurité André Jurieux en le confondant avec le marquis qui, croit-il, courtisait sa femme. Le marquis de la Chesnaye fait alors une annonce à ses invités qui est un chef-d'œuvre de mensonge poli et de bonne éducation : il présente la mort de son ami comme "un accident regrettable", remettant immédiatement en place les conventions qui permettent à ce monde de continuer à fonctionner. Cette fin est à la fois tragique et comique, révélant que la "règle du jeu" est plus forte que la mort elle-même, et que cette société ne changera pas.
La "règle du jeu" désigne l'ensemble des conventions sociales, mondaines et amoureuses qui régissent le comportement des personnages du film, empêchant toute vérité et toute sincérité d'émerger. Mais le titre suggère aussi que cette règle est un jeu, c'est-à-dire quelque chose d'artificiel, d'arbitraire, qui aurait pu être différent — et dont le refus de le changer a des conséquences tragiques. Renoir a déclaré que ce titre résumait son désir de montrer comment les hommes inventent des règles pour ne pas avoir à vivre réellement.
La Règle du jeu est régulièrement ressorti en version restaurée et continue d'alimenter des débats critiques dans les revues de cinéma du monde entier. La Cinémathèque française lui a consacré des retrospectives entières, et le film est enseigné dans pratiquement toutes les écoles de cinéma qui se respectent. Sa réputation comme l'un des deux ou trois plus grands films jamais réalisés est aujourd'hui parfaitement établie.