Virginie, agricultrice et mère célibataire, peine à faire vivre sa petite exploitation et se lance dans l'élevage de sauterelles comestibles pour éviter la faillite. Face à un rendement trop faible, elle découvre qu'il lui faut donner une part d'elle-même à ses insectes pour démultiplier leur production. Peu à peu, ses enfants ne la reconnaissent plus, tant son lien avec ses sauterelles devient obsessionnel et inquiétant. Le film bascule alors du drame social vers le fantastique, sans jamais quitter le terrain de l'intime.
La Nuée est né d'un appel à projets du CNC destiné à encourager le cinéma de genre français, une initiative qui a permis à Jérôme Genevray et Franck Victor d'écrire un scénario original mêlant drame rural et fantastique. Pour Genevray, le point de départ était avant tout une réflexion personnelle sur la difficulté de concilier son besoin de s'accomplir professionnellement avec l'amour et le temps dus à ses enfants. L'idée des sauterelles est venue de son partenaire d'écriture Franck Victor, végane, qui souhaitait interroger notre rapport à l'élevage et à la consommation animale. Le réalisateur Just Philippot, qui signait ici son tout premier long métrage après plusieurs courts remarqués, a été séduit par la modernité du texte et sa capacité à parler du grand déséquilibre qui affecte aujourd'hui le monde agricole. Contrairement à l'habitude, le film n'a pas été écrit par son metteur en scène, ce qui est resté une particularité notable du projet. Philippot a choisi d'ancrer le fantastique dans un cadre extrêmement réaliste, filmant une France rurale en crise plutôt qu'un décor stylisé. La Nuée a été sélectionnée à la Semaine de la critique du Festival de Cannes 2020, une sélection finalement annulée en raison de la pandémie de Covid-19, avant de sortir en salles l'année suivante.
La critique française a largement salué La Nuée comme l'une des rares réussites récentes du cinéma de genre hexagonal, alliant habilement drame social et horreur organique. Plusieurs journaux ont comparé le film aux Oiseaux d'Hitchcock et à La Mouche de Cronenberg, tout en soulignant son ancrage très contemporain dans la crise du monde paysan. Quelques voix plus critiques ont toutefois regretté un scénario parfois trop lisible, dont les enjeux et l'évolution se devinent rapidement, ce qui limite selon elles la capacité du film à laisser une empreinte durable. Le public a été majoritairement conquis par la prestation de Suliane Brahim, dont l'investissement physique et émotionnel a été unanimement remarqué. La dimension familiale du récit, portée par les jeunes acteurs Marie Narbonne et Raphael Romand, a également touché de nombreux spectateurs venus initialement pour le seul aspect horrifique. Beaucoup ont salué le fait de voir un film de genre français assumé, loin des productions habituellement plus timides du cinéma hexagonal sur ce terrain. La Nuée a remporté le prix du public et le prix de la critique au Festival international du film fantastique de Gérardmer 2021, et Suliane Brahim a reçu le prix spécial du jury d'interprétation féminine au festival de Sitges. Le film a par ailleurs été nommé au César du meilleur premier film en 2022.
Le scénario du film s'inspire des références de ses auteurs, notamment le film espagnol Phase IV et le classique La Mouche de David Cronenberg, tandis que Just Philippot, moins connaisseur du genre horrifique, a préféré nourrir sa mise en scène de films sociaux comme Petit Paysan ou Take Shelter. Le tournage s'est appuyé sur un budget modeste d'environ 2,8 millions d'euros, ce qui a imposé des choix de production rigoureux, en particulier pour les scènes impliquant de véritables élevages d'insectes. Le film n'a pas été écrit par son réalisateur, une configuration rare pour un premier long métrage, ce qui a nécessité une phase d'appropriation approfondie du texte par Just Philippot avant le tournage.
La Nuée traite en profondeur de la précarité du monde agricole français et de la pression économique qui pousse certains producteurs à des choix extrêmes. Le film questionne également la maternité et le sacrifice, à travers une héroïne prête à tout, y compris à se mettre en danger, pour sauver son exploitation et sa famille. La frontière entre dévouement et obsession, entre amour et emprise, constitue le cœur fantastique du récit. Enfin, le long métrage aborde la solitude des enfants confrontés à la transformation inquiétante d'un parent qu'ils ne reconnaissent plus.
Sans dévoiler les moindres détails, le dénouement de La Nuée pousse à son paroxysme le lien fusionnel que Virginie a tissé avec ses sauterelles, jusqu'à mettre en péril sa propre famille. Le film choisit de ne pas offrir de résolution rassurante, refusant le triomphe facile de la raison sur l'obsession. Cette conclusion souligne que le sacrifice de soi, poussé à l'extrême par la nécessité économique, peut se retourner contre ceux que l'on cherchait justement à protéger. Le basculement final confirme la lecture du film comme une allégorie du burn-out et de l'aliénation au travail plus que comme un simple film de monstres.
La Nuée désigne littéralement l'essaim de sauterelles que Virginie élève, mais le mot évoque aussi une force incontrôlable et grandissante, à l'image de l'obsession qui submerge peu à peu l'héroïne. Le titre joue sur cette double lecture, entre phénomène naturel et métaphore de la dévoration intérieure d'un personnage rattrapé par ses propres choix.
Depuis sa sortie, La Nuée a consolidé la réputation de Just Philippot comme l'un des nouveaux noms importants du cinéma de genre français, et le réalisateur a depuis poursuivi sa carrière avec d'autres projets remarqués. Le film continue d'être régulièrement mis en avant sur les plateformes de streaming comme référence du renouveau horrifique hexagonal.
Les amateurs de La Nuée pourront se tourner vers Grave de Julia Ducournau, autre révélation du cinéma de genre français mêlant intime et horreur corporelle. Petit Paysan de Hubert Charuel, sur la détresse d'un éleveur confronté à une crise sanitaire, partage la même sensibilité sociale. Take Shelter de Jeff Nichols, évoqué par le réalisateur lui-même comme référence, offre une parenté thématique autour de l'obsession et de la préservation de la famille.