Alexandre, jeune homme oisif et bavard vivant aux crochets de Marie, sa compagne plus âgée qui gère une boutique, partage son temps entre les cafés de Saint-Germain-des-Prés, les conversations philosophiques et sa fascination pour Veronika, infirmière polonaise rencontrée dans la rue. Cette relation triangulaire nonchalante va se creuser progressivement d'une intensité insoupçonnée, chacun des trois personnages révélant peu à peu sa propre souffrance derrière la façade du désenchantement et de la liberté assumée. Un monument du cinéma français, d'une durée de trois heures trente-cinq minutes, filmé en noir et blanc avec une économie formelle radicale et d'une sincérité déchirante.
La Maman et la Putain est en grande partie autobiographique : Jean Eustache y transfère avec une franchise remarquable sa propre vie, ses propres amours et ses propres tourments parisiens du début des années 70, la génération post-soixante-huitarde confrontée à l'épuisement de ses illusions révolutionnaires et à la vacuité d'une liberté sexuelle devenue routine. Le film a été écrit et réalisé dans une urgence vitale par Eustache, cinéaste maudit qui n'avait que peu de films à son actif mais qui savait que ce projet était celui qui lui permettrait de tout dire. La présence de Jean-Pierre Léaud, acteur fétiche de la Nouvelle Vague depuis les 400 coups de Truffaut, donnait au personnage d'Alexandre une dimension symbolique quasi testamentaire pour toute une génération de cinéma français. Eustache a tourné avec des moyens dérisoires, une petite équipe, dans des appartements réels et des cafés authentiques de Paris, refusant tout artifice de production qui aurait trahi la vérité nue qu'il cherchait à atteindre.
Résumé des critiques professionnelles : Dès sa sortie, La Maman et la Putain a été reconnu comme une œuvre absolument hors norme par les critiques les plus exigeants, salué pour sa longueur assumée, sa radicalité formelle et l'intensité brûlante de ses dialogues et de ses performances. Jean-Pierre Léaud, Bernadette Lafont et surtout Françoise Lebrun ont été célébrés comme des interprètes d'une vérité et d'un courage hors du commun. Des cinéastes comme Jean-Luc Godard ont déclaré que ce film était l'un des plus importants jamais réalisés.
Réception du public : Le film a suscité une réaction intense et divisée à sa sortie, sa durée et sa radicalité repoussant une partie du public tandis qu'une autre se trouvait bouleversée et transformée par ce qu'elle voyait. Sa réputation n'a cessé de croître depuis lors, et il est aujourd'hui reconnu comme un chef-d'œuvre incontournable par toute personne sérieusement intéressée par le cinéma.
Récompenses obtenues : La Maman et la Putain a remporté le Grand Prix spécial du jury au Festival de Cannes 1973, une distinction qui reflétait l'impossibilité de le juger selon des critères ordinaires. Françoise Lebrun y a également reçu un prix d'interprétation.
Inspirations du réalisateur : Jean Eustache a déclaré avoir voulu faire le film "le plus honnête possible", ce qui signifiait pour lui transcrire sans filtre et sans embellissement sa propre vie et celle des personnes qu'il aimait, même au prix de révélations douloureuses. Le film est à certains égards une confidence publique extraordinaire sur une période de sa vie personnelle.
Difficultés de production : Le financement du film a été extrêmement difficile, personne ne voulant investir dans un projet aussi radical et aussi long. C'est finalement Pierre Cottrell, producteur courageux, qui a réuni les fonds nécessaires, et le film a été tourné en 16 mm pour réduire les coûts au minimum.
Anecdote sur une scène particulière : Le monologue final de Veronika, filmé en un plan long d'une dizaine de minutes durant lequel Françoise Lebrun livre une confession d'une intensité bouleversante sur la solitude, le désir et la condition des femmes, est considéré comme l'une des performances les plus extraordinaires de l'histoire du cinéma français.
La Maman et la Putain est un film sur la désillusion post-soixante-huitarde, sur une génération qui a cru à la liberté totale et qui se retrouve face au vide qu'elle a elle-même creusé. Le désir et l'amour sont explorés dans toute leur ambivalence et leur cruauté, sans idéalisation ni cynisme mais avec une lucidité qui peut être insupportable. La parole — les dialogues interminables, brillants et vains d'Alexandre — est à la fois le refuge et la prison des personnages, qui parlent pour ne pas affronter le silence de leur souffrance. La condition des femmes, leur désir propre et les assignations que les hommes leur imposent, constitue l'axe le plus profond et le plus actuel du film, révélé progressivement dans toute sa brutalité.
La fin du film est un long monologue de Veronika qui déverse dans un flux de paroles à la fois vulgaire et sublime toute sa solitude, son désir et son désespoir, finissant par vomir de douleur et d'épuisement émotionnel. Alexandre, désarçonné et touché par cette vérité qu'il n'attendait pas, lui propose finalement de l'épouser — geste sincère ou nouvelle forme d'esquive, le film ne tranche pas. Cette fin ouverte, suspendue entre l'espoir d'un recommencement et la conviction qu'il ne changera rien, résume toute l'ambivalence d'un film qui refuse jusqu'au bout de consoler.
Les deux noms du titre désignent les deux femmes entre lesquelles Alexandre se partage — Marie, "la maman", stable, nourricière, qui le protège du monde ; Veronika, "la putain", désirante, libre, imprévisible. Mais Eustache retourne immédiatement ces catégories : Marie a sa propre sexualité et son propre désir, Veronika sa propre tendresse et sa propre blessure. Le titre est une provocation et une interrogation simultanées sur les façons dont les hommes réduisent les femmes à des fonctions, et sur ce que ces femmes font de ces réductions.
La Maman et la Putain est régulièrement ressorti en salles et en festivals du monde entier, chaque nouvelle génération de cinéphiles le découvrant comme une expérience cinématographique incomparable. Le film a bénéficié d'une magnifique restauration 4K qui a été présentée à Cannes et diffusée dans de nombreuses salles françaises. Jean Eustache, qui s'est suicidé en 1981, laisse derrière lui une filmographie brève mais d'une importance considérable pour l'histoire du cinéma.