Dans un monde maritime steampunk aussi baroque que cruel, un savant fou nommé Krank, incapable de rêver, vole les rêves des enfants pour tenter de retarder son vieillissement. Un homme de foire simple d'esprit nommé One se lance à la recherche de son petit frère kidnappé, aidé par Miette, une petite fille débrouillarde et farouche élevée dans une orphelinat de voleurs. Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro signent l'un des films les plus visuellement inventifs du cinéma français des années 1990, un conte noir et féerique d'une richesse plastique époustouflante qui a profondément influencé l'esthétique du cinéma fantastique mondial.
La Cité des Enfants Perdus est née de la collaboration créative entre Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro, duo qui avait déjà créé Delicatessen (1991) avec le même producteur Claudie Ossard. Après le succès de Delicatessen, le duo voulait repousser encore plus loin ses ambitions de monde fictif cohérent et visuellement total, créant une cosmogonie entière avec ses propres règles physiques, sociales et morales. L'univers steampunk maritime — plateformes pétrolières reconverties, cirques flottants, ville portuaire de cauchemar — s'est imposé comme le décor idéal d'un conte qui mêlait la tradition des contes de Grimm dans leur version la plus sombre et la science-fiction rétrofuturiste. Le projet a mobilisé des artistes et des techniciens parmi les plus talentueux du cinéma français de cette époque, créant des décors d'une invention et d'une richesse de détail qui restent parmi les plus remarquables du cinéma fantastique européen.
Résumé des critiques professionnelles : La Cité des Enfants Perdus a reçu un accueil critique enthousiaste en France et à l'international, les journalistes s'accordant pour reconnaître dans ce film l'une des réalisations visuelles les plus extraordinaires du cinéma français contemporain. La richesse de l'invention formelle et la cohérence interne d'un monde fictif aussi complexe ont été salués comme des exploits artistiques rares. Quelques voix ont cependant reproché au film de sacrifier parfois l'émotion et la narration à la virtuosité formelle.
Réception du public : Le film a connu un succès public très solide en France et a été particulièrement bien reçu à l'international, notamment aux États-Unis et en Europe du Nord où l'esthétique steampunk et la tradition du conte européen sombre étaient particulièrement appréciées. Il est depuis devenu un film culte incontournable du cinéma fantastique français.
Récompenses obtenues : La Cité des Enfants Perdus a remporté le César des meilleurs décors et a reçu de nombreuses nominations dans des catégories techniques. Il a été primé dans plusieurs festivals de cinéma fantastique et de science-fiction internationaux pour son travail visuel exceptionnel.
Inspirations du réalisateur : Jeunet et Caro se sont nourris du cinéma expressionniste allemand, de la tradition du conte noir européen — Grimm, Perrault, Andersen — et des illustrations de Gustave Doré pour construire un monde qui soit à la fois familier dans ses codes de conte et radicalement étrange dans son exécution visuelle. L'influence de Terry Gilliam — notamment Brazil — dans la construction d'un monde rétrofuturiste pessimiste est également revendiquée.
Difficultés de production : Construire les décors gigantesques du film — la cité portuaire, les plateformes marines, le laboratoire de Krank — avec une précision de détail visionnaire dans les contraintes budgétaires d'une production française représentait un défi de direction artistique sans équivalent dans le cinéma français de l'époque.
Anecdote sur une scène particulière : La scène dans laquelle une larme de Miette déclenche une réaction en chaîne de cause à effet qui traverse toute la ville — une puce pique un cheval qui effraie un homme qui fait tomber une bouteille etc — est devenue l'une des séquences les plus citées et les plus imitées du cinéma fantastique des années 1990, exploitant les possibilités des effets pratiques et de la machinerie de cinéma avec une ingéniosité stupéfiante.
Casting initialement prévu : Ron Perlman, acteur américain parfaitement bilingue, a été choisi pour incarner le géant simple One, son physique imposant et sa douceur naturelle correspondant exactement au paradoxe fondamental du personnage — énorme mais enfantin, puissant mais vulnérable.
La Cité des Enfants Perdus est une méditation sur le rêve et son vol — Krank ne peut pas rêver et cherche à s'approprier les rêves des autres, métaphore d'une humanité qui aurait perdu sa capacité à imaginer et chercherait à la parasiter chez les plus vulnérables. L'enfance comme espace de l'imaginaire à protéger contre les adultes qui voudraient l'exploiter est le cœur moral du conte. La relation improbable entre le géant One et la petite Miette est une réflexion sur la fraternité et la protection mutuelles entre des êtres que tout oppose — l'un a la force physique mais manque d'intelligence, l'autre est petite mais débrouillarde et courageuse. Enfin, le film célèbre l'inventivité et la créativité — à travers ses propres procédés techniques et narratifs — comme réponse à la peur et à la violence.
One parvient à retrouver son frère et à détruire l'empire de Krank, aidé par Miette et par les rêves que le savant a volés et qui se retournent contre lui. La fin est à la fois un triomphe du conte traditionnel — le bien l'emporte, l'enfant est sauvé — et une mélancolie particulière propre à l'univers Jeunet/Caro, qui ne permet jamais un happy end totalement propre. La cité elle-même semble être éternelle dans sa capacité à recycler le malheur.
La Cité des Enfants Perdus évoque directement le mythe des enfants perdus — Peter Pan, les enfants volés du folklore — et désigne à la fois le lieu physique de la ville maritime où Krank sévit et l'état des enfants kidnappés, perdus pour leurs familles et pour leur propre enfance. Ce titre de conte, avec sa resonance familière et sa connotation de menace, annonce exactement le type d'expérience que le film propose.
La Cité des Enfants Perdus est aujourd'hui reconnu comme un chef-d'œuvre du cinéma fantastique français et l'une des œuvres les plus influentes sur l'esthétique steampunk mondiale. Jean-Pierre Jeunet a poursuivi sa carrière avec Amélie Poulain et Un Long Dimanche de Fiançailles, tandis que Marc Caro s'est orienté vers des projets plus indépendants. Le film continue d'inspirer des générations de directeurs artistiques, de cosplayers et de créateurs de jeux vidéo.
Delicatessen de Jeunet et Caro (1991) est le film précédent du duo qui développe la même esthétique dans un registre post-apocalyptique différent. Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain de Jeunet (2001) est le film suivant du réalisateur, dans un registre plus lumineux mais avec le même amour des détails et des causalités magiques. Brazil de Terry Gilliam (1985) partage la même vision d'un monde rétrofuturiste oppressant et baroque. Dark City d'Alex Proyas (1998) s'inspire de la même esthétique pour construire un thriller de science-fiction. Enfin, Guillermo del Toro — notamment avec Le Labyrinthe de Pan (2006) — est le cinéaste le plus directement influencé par l'esthétique de La Cité des Enfants Perdus.