Pour démanteler un réseau de proxénétisme et de grand banditisme dans le quartier de Belleville, l'inspecteur Palouzi utilise des méthodes à la limite de la légalité. Il décide de faire pression sur Dédé, un ancien truand à la petite semaine qui tente de se ranger par amour pour Nicole, une prostituée sous sa protection. Pris en étau entre la police qui le menace de prison et ses anciens complices ultra-violents, Dédé devient malgré lui un indic, une "balance". Cet engrenage infernal met leur vie en péril et pousse le couple vers une issue tragique.
Le projet de ce polar culte trouve son origine dans l'immersion prolongée du réalisateur américain Bob Swaim au sein de la brigade de répression du banditisme à Paris au début des années quatre-vingt. Fasciné par les méthodes brutales et le fonctionnement quotidien des inspecteurs de police français, il a collaboré avec un ancien policier, Mathieu Fabiani, pour écrire un scénario ultra-réaliste. L'idée originelle était de rompre avec le polar français stylisé à la Melville pour adopter une approche brute, nerveuse et quasi documentaire du milieu du crime. L'inspiration est venue d'histoires vraies d'indics manipulés par la police jusqu'à l'épuisement. Le film n'est pas adapté d'un livre, mais d'un travail d'investigation de terrain mené dans le quartier alors très populaire et cosmopolite de Belleville. Cette démarche originale a permis de poser un regard neuf, sans concession et profondément humain sur les marginaux et les policiers de l'époque.
La critique professionnelle a accueilli le film avec une immense claque, saluant la révolution formelle que Bob Swaim imposait au cinéma policier français. Les journalistes ont applaudi le réalisme cru des dialogues, la violence sèche de la mise en scène et la noirceur absolue du scénario. L'interprétation du couple maudit formé par Philippe Léotard et Nathalie Baye a été qualifiée de magistrale et bouleversante d'authenticité. La presse a souligné que le film parvenait à réinventer le genre en évitant le manichéisme habituel entre flics et voyous.
Le public a plébiscité massivement ce thriller haletant en salles, en faisant l'un des plus grands succès commerciaux de l'année 1982 en France. Les spectateurs ont été saisis par la tension constante du récit et se sont profondément attachés aux personnages tragiques de Dédé et Nicole. Le portrait sans fard du Belleville de l'époque a trouvé un écho formidable auprès du public urbain. Le film est instantanément devenu une référence absolue du polar des années quatre-vingt, marquant durablement les esprits.
Le long-métrage a connu un triomphe historique lors de la cérémonie des César 1983 en remportant trois des statuettes les plus prestigieuses de l'industrie. Il a décroché le César du meilleur film, le César du meilleur acteur pour Philippe Léotard et le César de la meilleure actrice pour Nathalie Baye. Cette reconnaissance suprême pour un film policier a validé le talent de Bob Swaim et a consacré son duo d'acteurs au sommet de leur art. Le film reste un jalon institutionnel majeur du cinéma de genre hexagonal.
Bob Swaim s'est fortement inspiré du Nouvel Hollywood américain et notamment du film "The French Connection" de William Friedkin pour insuffler une énergie brute et des caméras à l'épaule nerveuses à sa mise en scène. Il voulait que le spectateur ressente l'urgence de la rue, la saleté des commissariats et la détresse physique des personnages. Son but était d'allier l'efficacité du thriller américain à la vérité sociale du cinéma européen.
La production s'est déroulée entièrement en décors réels dans les rues de Belleville et les véritables locaux de la police judiciaire, ce qui a parfois créé des tensions avec la population locale et les autorités. Les acteurs ont passé du temps en garde à vue et en patrouille avec de vrais policiers pour s'imprégner de leur argot, de leur fatigue chronique et de leur cynisme quotidien. Les scènes d'action ont été réglées avec un souci de brutalité réaliste sans fioritures cascadeuses artificielles.
Une anecdote de tournage mémorable concerne Philippe Léotard, qui habitait littéralement son personnage de truand traqué au point de rester dans son état de détresse nerveuse entre les prises, impressionnant toute l'équipe par son intensité. Nathalie Baye, quant à elle, cassait son image de jeune femme bourgeoise en incarnant une prostituée courageuse, un pari risqué qui a nécessité un gros travail de transformation visuelle et de coiffure. L'alchimie douloureuse du couple à l'écran était palpable sur le plateau.
Le casting initial avait envisagé des acteurs plus habitués aux rôles de durs du cinéma policier, mais le choix de Bob Swaim s'est porté sur des comédiens plus fragiles psychologiquement pour accentuer l'aspect tragique du récit. Richard Berry a été choisi pour incarner l'inspecteur Palouzi, apportant une froideur bureaucratique et une ambiguïté morale terrifiante au personnage du flic manipulateur. Ce contre-emploi général a constitué la grande force dramatique du projet.
Le film traite en profondeur de la trahison, de la manipulation policière et de la fatalité du milieu criminel dont on ne peut jamais s'échapper. Il aborde la corruption morale des forces de l'ordre qui utilisent des méthodes de voyous pour obtenir des résultats, abolissant la frontière entre le bien et le mal. L'amour désespéré comme unique planche de salut pour les marginaux et la destruction des individus par un système broyeur sont au cœur de cette tragédie urbaine.
La conclusion du film est un bain de sang inéluctable où Dédé, acculé et comprenant qu'il a été définitivement sacrifié par la police, se venge de manière explosive avant de succomber à ses blessures aux côtés de Nicole. Cette fin tragique scelle le destin du couple maudit, victime de l'implacabilité de la machine policière et du milieu criminel. Aucun happy-end n'est accordé, laissant l'inspecteur Palouzi face au désastre de sa stratégie d'indics. C'est une fin d'un nihilisme noir qui confirme qu'une "balance" est toujours condamnée par le système qui l'a créée.
Le titre utilise le terme d'argot policier traditionnel qui désigne l'informateur, l'indicateur qui dénonce ses pairs pour sauver sa peau. Il met immédiatement l'accent sur le pivot dramatique de l'intrigue : le dilemme moral insupportable d'un homme contraint de trahir son milieu par amour. Ce mot simple et méprisant résume la condition de Dédé, écrasé entre deux mondes qui se servent de lui comme d'un outil jetable.
Le film reste considéré comme l'un des chefs-d'œuvre absolus du cinéma policier français des années quatre-vingt et continue d'être projeté dans les cinémathèques. Des versions restaurées en haute définition ont été éditées récemment, permettant de redécouvrir la qualité exceptionnelle de la photographie nocturne de Paris. Il demeure une référence majeure pour les réalisateurs de séries policières contemporaines.
Ce polar s'inscrira naturellement aux côtés d'œuvres sombres et réalistes comme "Police" de Maurice Pialat ou "L.627" de Bertrand Tavernier pour leur description clinique du quotidien des policiers. On peut également penser aux thrillers de Jean-Pierre Melville pour la thématique tragique de la trahison inéluctable.