David "Noodles" Aaronson est un gangster juif de New York qui revient dans le quartier du Lower East Side en 1968, après trente ans d'un exil forcé et mystérieux. Hanté par les fantômes de son passé, il se remémore son enfance misérable au début du XXe siècle, marquée par la formation d'une bande de gamins inséparables, puis leur ascension fulgurante dans le crime organisé durant la Prohibition. Au fil de flashbacks mélancoliques s'étendant sur plus de quarante ans, Noodles revisite ses ambitions brisées, ses amours impossibles et surtout la trahison tragique qui a coûté la vie à ses meilleurs amis. C'est une fresque monumentale et crépusculaire sur le temps, la mémoire et l'illusion du rêve américain.
L'origine de ce chef-d'œuvre absolu du septième art provient de la lecture passionnée par Sergio Leone du roman autobiographique The Hoods écrit par Harry Grey au cours de son incarcération à Sing Sing. Le cinéaste italien a mis plus de douze ans à concrétiser ce projet titanesque, refusant même de réaliser Le Parrain pour se consacrer entièrement à sa propre vision du banditisme américain. L'inspiration principale est née de la volonté de clore sa trilogie américaine par une méditation métaphysique sur le temps qui passe, la mémoire déformée et la perte irrémédiable de l'innocence. L'écriture du scénario a nécessité la collaboration de six auteurs prestigieux pour bâtir une structure narrative révolutionnaire, entrelaçant trois époques distinctes sans aucun repère chronologique traditionnel. Leone a conçu le film non pas comme un documentaire historique sur la mafia, mais comme une fable onirique teintée d'opium et de nostalgie douloureuse. L'équipe de production a investi des moyens colossaux pour reconstituer les rues new-yorkaises à New York, à Venise et dans les studios de Cinecittà à Rome, créant un univers visuel d'une richesse poétique inégalée.
La critique professionnelle internationale a accueilli le film lors de sa présentation au Festival de Cannes en 1984 avec une admiration d'une ferveur historique, saluant un chef-d'œuvre testamentaire d'une ambition artistique inouïe. Les journalistes ont été bouleversés par la beauté plastique de la mise en scène, la complexité de la structure temporelle et l'interprétation magistrale du duo Robert De Niro et James Woods. En revanche, la sortie américaine a été un désastre critique absolu en raison du remontage sauvage imposé par la production locale, qui a réduit le film à deux heures en remettant les scènes dans un ordre chronologique absurde, détruisant toute la poésie de l'œuvre. Il a fallu attendre la version intégrale pour que le film soit réhabilité mondialement comme l'un des plus grands films de l'histoire du cinéma.
Le grand public a réservé un accueil très contrasté au film, boudant massivement la version tronquée exploitée dans les salles américaines, tandis que l'Europe offrait un triomphe mérité à la version longue de près de quatre heures voulue par le réalisateur. Les spectateurs européens ont été fascinés par la mélancolie lancinante du récit, la violence brute des scènes de gangsters et la force émotionnelle de cette tragédie amicale. Le film a acquis un statut mythique au fil des décennies, devenant l'objet de projections régulières et de marathons cinéphiles sacrés à travers le monde entier. Sa réputation n'a cessé de grandir avec le temps.
Sur le plan des récompenses, le long-métrage a connu un destin tragique en raison d'une erreur administrative stupide qui l'a privé d'une nomination certaine aux Oscars pour sa musique légendaire. Il a néanmoins brillé de mille feux aux BAFTA en remportant les prix des meilleurs costumes et de la meilleure musique pour Ennio Morricone, ainsi qu'aux Golden Globes avec des nominations majeures pour Sergio Leone à la réalisation. La reconnaissance tardive de l'œuvre par les académies du monde entier a scellé son statut de monument sacré du cinéma mondial, bien au-delà des simples statuettes d'un soir.
Le maître de la mise en scène s'est fortement inspiré du style pictural des tableaux de la Renaissance et des photographies de l'époque de la grande dépression pour composer ses plans fixes, cherchant une lumière dorée et nostalgique pour les scènes du passé. Il tenait à ce que la musique soit diffusée en direct sur le plateau de tournage pour inspirer le jeu mélancolique des comédiens.
La principale difficulté de production a été le bras de fer permanent et destructeur entre Sergio Leone et les distributeurs américains concernant la durée monumentale du montage final, le cinéaste refusant de couper la moindre minute de son œuvre de quatre heures. Ce conflit a profondément épuisé le réalisateur et a tragiquement gâché l'exploitation commerciale initiale du film aux États-Unis.
Une anecdote célèbre entoure le tournage de la scène où le jeune gamin hésite à manger un gâteau à la crème acheté pour une jeune fille, succombant finalement à la gourmandise sur les escaliers. Cette séquence muette d'une tendresse infinie a nécessité plus de trente prises car le jeune acteur dévorait la pâtisserie avec un enthousiasme qui gâchait la mélancolie de la scène.
Pour le choix du casting de Noodles jeune, Robert De Niro s'est personnellement impliqué dans le processus de sélection des enfants pour s'assurer qu'ils possédaient des tics visuels et une démarche physique similaires aux siens. L'acteur a également exigé que ses prothèses de vieillissement pour les scènes de 1968 soient d'une perfection médicale absolue, passant des heures au maquillage chaque matin.
Le film explore de manière testamentaire les thématiques du temps destructeur, de la mémoire sélective et de la nostalgie douloureuse face aux illusions brisées de la jeunesse. Il dresse un portrait sans concession de la criminalité comme une fatalité sociale née de la misère du ghetto, loin de la mythologie héroïque des films de genre classiques. Enfin, l'œuvre analyse la trahison amicale, la culpabilité dévorante, l'amour obsessionnel et impossible personnifié par Deborah, et suggère à travers le motif de l'opium que l'intégralité du récit pourrait n'être qu'un rêve éveillé d'un homme fuyant sa propre réalité tragique.
Le dénouement crépusculaire voit Noodles refuser de se venger de Max, devenu un ministre corrompu et acculé au suicide sous le nom de Secrétariat Bailey, préférant préserver le souvenir de l'ami de sa jeunesse plutôt que d'accepter sa trahison passée. Noodles quitte la somptueuse demeure tandis qu'un camion poubelle passe au loin, suggérant de manière énigmatique la disparition macabre de Max dans les broyeurs de la machine. Le film opère alors un ultime et célèbre flashback temporel pour ramener le spectateur en 1933, au lendemain de la mort apparente de ses complices, montrant Noodles se réfugiant dans une fumerie d'opium. Le plan final fixe le visage de Robert De Niro jeune qui s'allonge, regarde la caméra et esquisse un sourire énigmatique et figé sous l'effet de la drogue. Cette conclusion magistrale laisse planer l'interprétation vertigineuse que les trente années de fuite et les événements de 1968 ne sont que le délire onirique et compensatoire d'un homme brisé cherchant à échapper à la culpabilité immédiate de sa trahison. C'est l'une des fins les plus mystérieuses et commentées de l'histoire du cinéma.
Le titre résonne comme l'ouverture d'un conte de fées traditionnel appliqué de manière ironique et monumentale à la brutale histoire moderne de la construction américaine. Il s'agit d'un hommage nostalgique et distancié à une époque révolue, mais surtout d'une critique amère du mythe national américain fondé sur la violence, le capitalisme sauvage et la corruption. Le mot Amérique désigne ici une terre d'illusions géantes où les hommes sacrifient leur âme et leurs amitiés pour conquérir un empire de poussière.
La bande originale d'Ennio Morricone pour ce chef-d'œuvre est universellement considérée comme l'un des sommets absolus de la musique de film de tous les temps. Le compositeur a créé une partition bouleversante d'une mélancolie déchirante, dominée par la flûte de pan de Gheorghe Zamfir et des thèmes de cordes somptueux comme le "Deborah's Theme". Écrite avant le tournage, cette musique divine habitait littéralement le plateau de tournage et fusionne si intimement avec les images du film qu'elle dicte le rythme des regards et du temps qui passe, élevant cette fresque de gangsters au rang d'opéra tragique immortel.
Le film a fait l'objet d'une restauration monumentale en version longue définitive sous la supervision de la famille Leone et de Martin Scorsese via The Film Foundation, présentée au Festival de Cannes en 2012. Il figure invariablement au sommet des classements des meilleurs films de tous les temps établis par les revues de cinéma mondiales, salué comme le testament artistique indépassable de Sergio Leone.
The Godfather, Goodfellas, Casino, Mean Streets, The Irishman