Au début du XIXe siècle, dans les terres encore sauvages de l'Oregon, un cuisinier taciturne surnommé Cookie voyage avec une troupe de trappeurs peu amènes. Il fait la rencontre de King-Lu, un immigrant chinois en fuite, à qui il porte secours et qu'il héberge pour la nuit. Les deux hommes se lient d'amitié et imaginent un commerce de beignets au lait, dont le succès repose sur un ingrédient dérobé chaque nuit à la première vache jamais introduite dans le territoire. Leur petite entreprise clandestine grandit vite, mais avec elle grandit aussi le risque d'être découverts par le propriétaire de l'animal.
First Cow trouve son origine dans le roman The Half-Life de Jonathan Raymond, ami et scénariste de longue date de la réalisatrice Kelly Reichardt, avec qui il avait déjà collaboré sur Old Joy, Wendy et Lucy, La Dernière Piste et Certaines femmes. Pendant des années, les deux collaborateurs s'étaient demandé si une adaptation resserrée de ce livre, qui traverse initialement deux continents et plusieurs décennies, pouvait donner naissance à un long métrage cohérent. L'idée a fini par se concrétiser autour d'un projet plus modeste, centré sur les seuls personnages de Cookie et King-Lu et sur leur amitié naissante dans l'Oregon du début du XIXe siècle. Kelly Reichardt souhaitait depuis longtemps raconter une histoire de pionniers qui s'éloigne des figures héroïques traditionnelles du western pour s'attarder sur des personnages ordinaires, doux et vulnérables. Le duo scénaristique a ainsi façonné un récit intimiste sur la survie économique et l'entraide, loin des fusillades et des grands espaces spectaculaires habituellement associés au genre. La réalisatrice a par ailleurs dédié le film à son ami et collègue Peter Hutton, cinéaste expérimental avec qui elle enseignait au Bard College et qui est décédé en 2016. Le tournage a débuté en novembre 2018 dans l'Oregon, région qui sert de décor à plusieurs films de la cinéaste. Le projet a été produit via les sociétés FilmScience et Scott Rudin Productions, avant d'être distribué par A24.
First Cow a été accueilli très favorablement par la critique internationale, saluée pour sa mise en scène délicate, son rythme contemplatif et l'alchimie entre ses deux acteurs principaux. De nombreux journalistes ont loué la capacité de Kelly Reichardt à filmer la rudesse de la vie de pionniers sans jamais sacrifier la tendresse de son propos. Le format d'image resserré en 4/3, associé à une lumière naturelle et à une économie de moyens techniques, a également été remarqué comme un choix esthétique fort et cohérent avec le sujet du film. Sur l'agrégateur Rotten Tomatoes, le film affiche un score très élevé, signe d'un consensus critique quasi unanime autour de cette œuvre. Le public s'est montré plus partagé, certains spectateurs appréciant la lenteur assumée du récit et son atmosphère presque méditative, tandis que d'autres ont pu être déroutés par l'absence de rebondissements spectaculaires. Le bouche-à-oreille autour du film s'est cependant construit progressivement, porté par les nombreuses sélections en festivals et par les recommandations de la presse spécialisée. Sa sortie a par ailleurs été repoussée à plusieurs reprises en raison de la pandémie, ce qui a renforcé l'attente autour de sa diffusion, notamment sur la plateforme britannique Mubi avant sa sortie en salle. Le film a été présenté en sélection officielle à la Berlinale 2020 et au Festival de Telluride en 2019, où il a rapidement été salué comme l'un des évènements de la saison pour le cinéma indépendant américain. Il a également été primé au Festival du cinéma américain de Deauville, qui lui a décerné le prix du jury. Ces reconnaissances ont contribué à asseoir la réputation de Kelly Reichardt comme l'une des cinéastes les plus singulières de sa génération, au-delà du cercle plus restreint de ses admirateurs habituels.
Kelly Reichardt a voulu recréer les conditions de vie précaires des trappeurs et colons du XIXe siècle avec un souci d'authenticité historique très poussé, en s'appuyant notamment sur des recherches menées avec Jonathan Raymond sur l'artisanat, la cuisine et l'habitat de l'époque. La réalisatrice a choisi de tourner en format quasi carré et sans éclairage artificiel abondant, afin de restituer une lumière naturelle proche de celle que pouvaient connaître les personnages, ce qui a représenté un défi technique important pour son chef opérateur Christopher Blauvelt. Le tournage s'est déroulé dans l'Oregon, terre de prédilection de la cinéaste, dans des conditions climatiques parfois difficiles qui ont nécessité une grande adaptabilité de la part de l'équipe technique et des comédiens. La gestion de la vache elle-même, élément central de l'intrigue, a représenté une contrainte de tournage particulière, l'animal devant être dressé pour rester calme au contact des acteurs. First Cow marque la sixième collaboration entre Kelly Reichardt et ses producteurs historiques Anish Savjani et Neil Kopp, une fidélité que la réalisatrice attribue à la confiance qu'elle leur accorde pour porter ses projets les plus exigeants sur le plan logistique.
First Cow interroge en profondeur les fondations du rêve américain et la manière dont le capitalisme naissant façonne déjà, dès les origines de la colonisation de l'Ouest, les rapports entre les individus. À travers l'amitié entre Cookie et King-Lu, le film explore la solidarité comme moyen de survie dans un monde hostile et impitoyable envers les plus vulnérables. La question de la propriété, incarnée par la vache elle-même, symbole de richesse et de pouvoir, traverse tout le récit et interroge la légitimité de l'accumulation face au besoin. Le film s'attache également à décrire la marginalité, qu'elle soit sociale, économique ou culturelle, en donnant une place centrale à des personnages que l'Histoire officielle a rarement mis en lumière. La tendresse et la douceur des rapports humains sont présentées comme une forme de résistance silencieuse face à la violence du monde environnant. Kelly Reichardt interroge aussi la notion de territoire et d'appartenance, dans une Amérique en pleine redéfinition de ses frontières et de son identité. Le rapport à la nature, omniprésente et indifférente au destin des hommes, constitue un autre axe fort de la mise en scène. Enfin, le film propose une réflexion mélancolique sur les rêves inaccessibles et sur la fragilité des existences bâties sur des équilibres précaires.
Le film s'ouvre et se referme sur une scène du temps présent, où une jeune femme et son chien découvrent deux squelettes allongés côte à côte dans la terre, laissant deviner dès le début que Cookie et King-Lu ne survivront pas à leur aventure. Cette structure circulaire éclaire la fin du récit d'une lumière particulière : lorsque les deux hommes, traqués après la découverte de leur commerce clandestin, sont rattrapés dans la forêt, le film choisit de ne pas montrer explicitement leur mort. Épuisés, ils s'allongent ensemble pour se reposer, dans un geste qui prolonge leur amitié jusqu'au bout, sans donner à voir la violence de leur fin. Cette ellipse renforce le sentiment que leur histoire, malgré son issue tragique, reste avant tout celle d'un lien humain préservé jusqu'au dernier instant. La boucle temporelle suggère également que les traces de ces vies modestes ont fini par disparaître sous le poids du temps, jusqu'à être redécouvertes des siècles plus tard sous une friche industrielle moderne. Kelly Reichardt semble ainsi affirmer que l'Histoire officielle oublie ces figures obscures, tandis que le cinéma peut leur redonner, l'espace d'un film, une existence et une dignité.
Le titre First Cow fait directement référence à la première vache jamais introduite dans le territoire de l'Oregon par le Facteur-chef du comptoir commercial local. Cet animal, présenté comme un signe extérieur de richesse et de modernité, devient l'élément déclencheur de toute l'intrigue puisque c'est en dérobant son lait, chaque nuit, que Cookie et King-Lu parviennent à fabriquer leurs pâtisseries. La vache incarne ainsi à la fois la promesse d'un nouveau monde en construction et les inégalités qui s'y dessinent déjà, entre ceux qui possèdent et ceux qui doivent ruser pour survivre.
Les spectateurs ayant apprécié First Cow pourront se tourner vers les autres films de Kelly Reichardt, notamment Wendy et Lucy et La Dernière Piste, qui partagent la même attention portée aux personnages modestes et à la nature comme décor quasi mental. Meek's Cutoff, également réalisé par Reichardt, propose une autre relecture du western classique sous un angle féministe et minimaliste. On peut aussi rapprocher le film de The Revenant pour son évocation de la rudesse des grands espaces américains, bien que le ton y soit radicalement différent.