Fatima est une femme immigrée algérienne qui élève seule ses deux filles adolescentes à Lyon, enchaînant les ménages du matin au soir pour leur offrir un avenir meilleur. Alors que l'aînée commence de dures études de médecine, la cadette traverse une crise de rébellion et rejette l'autorité de cette mère qu'elle juge soumise et parlant mal le français. Après une mauvaise chute qui l'immobilise, Fatima se met à écrire en arabe son journal intime pour exprimer ses frustrations et son amour étouffé. Ce texte va devenir le pont invisible qui permettra à ses filles de comprendre enfin son sacrifice héroïque.
Le projet de ce drame social et intime est né de la rencontre du réalisateur Philippe Faucon avec les œuvres littéraires autobiographiques de Fatima Elayoubi, "Prière à la lune" et "La Moitié du cœur", publiées au début des années deux mille. Bouleversé par la poésie brute et la dignité de ces textes écrits par une femme de l'ombre, le cinéaste a immédiatement voulu transposer cette parole unique à l'écran. L'idée originelle était de rendre visibles ces femmes immigrées de première génération que la société traite trop souvent comme de simples silhouettes transparentes. Faucon s'est inspiré du néoréalisme italien pour la recherche d'une vérité documentaire dénuée de tout misérabilisme ou de sensationnalisme artificiel. Le processus d'écriture a consisté à entrelacer les écrits poétiques de Fatima avec les conflits quotidiens d'une cellule familiale en proie à l'assimilation culturelle. Le développement a été guidé par une exigence absolue de sobriété et de justesse émotionnelle.
La critique professionnelle a accueilli le film avec une émotion immense et un respect unanime lors de sa présentation à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes. Les journalistes ont salué la pudeur de la mise en scène de Philippe Faucon, qui évite tous les clichés du film de banlieue ou du drame social larmoyant. La performance de Soria Zeroual, actrice non professionnelle, a été qualifiée de bouleversante de dignité et de vérité brute. De nombreux articles ont souligné la finesse du portrait psychologique de cette jeunesse de seconde génération, déchirée entre l'amour filial et le désir d'intégration.
Le public a été profondément touché par cette œuvre sobre et lumineuse, ce qui a permis au film de réaliser un excellent parcours dans les salles grâce à un bouche-à-oreille exceptionnel. Les spectateurs ont été séduits par l'authenticité des dialogues et l'universalité de l'amour maternel décrit à l'écran. De nombreuses associations, écoles et collectifs de quartier ont organisé des projections-débats pour saluer l'hommage rendu à ces mères courage. Le film a acquis un statut d'œuvre sociologique majeure et respectée.
Le long-métrage a connu un triomphe institutionnel retentissant et historique lors de la cérémonie des César 2016. Contre toute attente face à de grosses productions, il a remporté trois statuettes majeures : le César du meilleur film, celui du meilleur espoir féminin pour Zita Hanrot et celui de la meilleure adaptation pour Philippe Faucon. Cette consécration suprême a mis en lumière un cinéma indépendant, fraternel et engagé, ancrant définitivement le film dans l'histoire du cinéma français.
Philippe Faucon s'est inspiré du style épuré de cinéastes comme Robert Bresson pour diriger ses comédiennes, cherchant à éliminer tout effet de jeu théâtral pour atteindre une vérité intérieure. Il voulait que les gestes du quotidien, comme le ménage ou la cuisine, portent en eux toute la charge dramatique et politique du récit. Son approche esthétique repose sur des plans fixes et une lumière naturelle très douce.
Le tournage s'est déroulé principalement à Lyon dans des décors réels, des appartements HLM aux cages d'escalier, pour préserver l'ancrage réaliste de l'intrigue. La principale difficulté consistait à faire tourner Soria Zeroual, qui n'avait aucune formation de comédienne et exerçait réellement le métier de femme de ménage dans la vie de tous les jours. Le réalisateur a dû faire preuve d'une immense patience et d'une grande complicité pour la mettre en confiance devant la caméra.
Une anecdote touchante raconte que Soria Zeroual lisait les textes écrits en arabe sur le plateau avec une telle émotion que l'équipe technique, bien que ne comprenant pas la langue, finissait souvent en larmes à la fin des prises. Ces moments de grâce pure ont convaincu le réalisateur de laisser une place prépondérante à la langue maternelle de Fatima au moment du montage final. Le film y a gagné sa poésie unique.
Le casting des deux filles a été mené pour créer un contraste saisissant de dynamiques d'acteurs. Zita Hanrot a apporté sa rigueur de jeune comédienne professionnelle pour incarner la tension de l'étudiante en médecine, tandis que Kenza Noah Aïche a injecté sa rage brute et spontanée pour le rôle de la cadette révoltée. Cette alchimie familiale complexe a constitué le moteur dramatique idéal sur le plateau de tournage.
Le film explore avec acuité la barrière de la langue, l'analphabétisme fonctionnel et l'invisibilité sociale des femmes immigrées de première génération. Il aborde les conflits de génération, le complexe de la honte sociale ressenti par les enfants face à des parents non francophones, et la pression immense liée à la réussite scolaire comme unique moyen d'émancipation. La transmission culturelle, le racisme ordinaire du quotidien et la dignité par le travail et l'écriture y sont traités avec une immense délicatesse.
La fin du film coïncide avec la réussite de l'aînée à ses examens de première année de médecine, une victoire collective qui valide tous les sacrifices consentis par la mère. En parallèle, Fatima reçoit la reconnaissance de ses écrits, symbolisant sa réappropriation d'une voix et d'une identité propre au sein de la société. La scène finale montre la famille unie autour d'une fierté retrouvée, où le regard des filles sur leur mère a définitivement changé pour laisser place à une immense admiration. C'est une note d'espoir puissante et lumineuse sur l'avenir.
Le titre reprend simplement le prénom de l'héroïne principale, qui est aussi celui de l'autrice des livres dont le film est adapté. Ce choix de simplicité radicale fonctionne comme un geste politique fort de la part du réalisateur, qui impose ce prénom populaire arabe au centre de l'affiche. Il transforme une figure habituellement anonyme en véritable héroïne tragique et magnifique du cinéma contemporain.
Le film est devenu un classique des programmes éducatifs en France, régulièrement projeté dans les collèges et lycées pour aborder les thèmes de la diversité, de l'immigration et de l'émancipation féminine. Soria Zeroual est restée une figure inspirante pour de nombreuses femmes issues de l'immigration. Philippe Faucon continue de présenter l'œuvre lors de colloques sociologiques sur l'intégration.
Ce drame social s'inscrira naturellement aux côtés d'œuvres humanistes comme "La Désintégration" du même Philippe Faucon, ou des films des frères Dardenne tels que "Rosetta" pour l'intensité du portrait social féminin. On peut également penser à "Tout sur ma mère" de Pedro Almodóvar pour la force des liens filiaux sacrés.