Un séducteur invétéré, avocat à ses heures perdues, met tout en œuvre pour attirer chez lui la femme d'un ami, qu'il convoite depuis longtemps. Ce qui ne devait être qu'un bref rendez-vous se prolonge bien au-delà de la nuit, les deux amants s'endormant jusqu'au petit matin. Affolée à l'idée d'être découverte par son mari, la jeune femme se cache tandis que celui-ci, loin de se douter de rien, vient justement demander conseil à l'avocat pour se trouver un alibi. Ce quiproquo permet à Sacha Guitry de déployer tout son art du dialogue dans une comédie de mœurs aussi légère que virtuose.
Faisons un rêve est à l'origine une pièce de théâtre écrite par Sacha Guitry vingt ans plus tôt, qu'il choisit d'adapter à l'écran en 1936, année où il tourne pas moins de quatre films tant sa fascination nouvelle pour le cinéma est grande. Pour cette adaptation, il supprime le dernier acte de la pièce originale et ajoute un prologue inédit où défilent, dans une mise en abyme ludique, les plus grandes vedettes du théâtre parisien de l'époque. Le projet est aussi, de façon plus intime, une déclaration d'amour à peine voilée à Jacqueline Delubac, que Guitry vient d'épouser dans la vie réelle et qu'il installe dans le rôle de son objet de désir à l'écran. Guitry conçoit le film comme un vertigineux numéro d'acteur, se réservant les plus longues tirades et notamment une scène de conversation téléphonique en solo restée célèbre. Il s'amuse également à explorer les possibilités techniques du cinéma naissant, en promenant sa caméra autour des comédiens comme s'il s'agissait d'un partenaire de jeu supplémentaire.
Le film est accueilli dès sa sortie comme l'une des grandes réussites de Sacha Guitry au cinéma, salué pour la vivacité de ses dialogues et pour la performance d'ensemble du trio principal. Les critiques soulignent en particulier la prestation de Raimu, dont le rythme d'acteur méridional contraste savoureusement avec le débit rapide et précieux de Guitry, ainsi que le naturel lumineux de Jacqueline Delubac. Le public de l'époque plébiscite cette comédie légère, qui participe à asseoir la réputation de Guitry comme cinéaste à part entière et non plus seulement comme homme de théâtre venu au cinéma. Le film continue aujourd'hui d'être redécouvert grâce à des ressorties en salles et à des restaurations numériques, qui permettent aux nouvelles générations d'apprécier la modernité de son écriture.
Sacha Guitry conçoit le prologue du film comme un clin d'œil à ses propres troupes de théâtre, en réunissant à l'écran de nombreuses vedettes de l'époque telles que Michel Simon, Arletty ou Victor Boucher, dans des apparitions brèves mais remarquées. La scène du long monologue téléphonique de Guitry, tournée quasiment en un seul mouvement de caméra, est restée dans les mémoires comme un morceau de bravoure d'acteur autant que de mise en scène. Guitry avoue avoir pris un plaisir particulier à filmer Jacqueline Delubac, qu'il venait d'épouser, ce qui confère à leurs scènes de séduction une sincérité troublante rarement égalée dans ses autres films.
Faisons un rêve explore avec légèreté les jeux de la séduction et du mensonge dans le couple, en montrant combien l'infidélité peut devenir un ressort comique lorsqu'elle est traitée avec suffisamment d'esprit. Le film questionne aussi les rapports de domination amoureuse, chaque personnage cherchant tour à tour à prendre l'ascendant sur l'autre par le verbe et la répartie plutôt que par la force. La complicité masculine, incarnée par la relation trouble entre l'amant et le mari trompé, occupe également une place centrale, Guitry s'amusant à brouiller les frontières entre rivalité et amitié. Enfin, le film célèbre le pouvoir de la parole et du beau langage comme véritable arme de conquête, dans la grande tradition du théâtre de boulevard français.
Le mari, loin de se douter que sa propre femme se trouve cachée dans la salle de bains de l'avocat, vient lui demander de l'aide pour justifier sa propre nuit passée hors du domicile conjugal, ignorant qu'il s'adresse justement à l'amant de son épouse. Ce renversement comique final permet à Guitry de conclure sur une pirouette élégante : l'avocat, loin d'être démasqué, se retrouve en position de complice malgré lui, sans jamais avoir à avouer sa liaison. Le film choisit ainsi de ne punir aucun de ses personnages, préférant la légèreté du vaudeville à toute forme de morale explicite. Cette fin ouverte, où chacun repart sans être inquiété, incarne bien l'esprit libertin et amusé de l'ensemble de l'œuvre.
Le titre Faisons un rêve renvoie à l'invitation lancée par le séducteur à la femme mariée qu'il convoite, comme une proposition de parenthèse enchantée détachée des contraintes du réel et de la morale conjugale. Il évoque également la dimension presque onirique de cette nuit hors du temps que vivent les deux amants, endormis jusqu'au matin sans même s'en apercevoir. Le titre souligne enfin l'aspect ludique et fantasmé de toute entreprise de séduction chez Guitry, qui traite l'amour comme un jeu de rôle partagé plutôt que comme un engagement sérieux.
Le film bénéficie régulièrement de ressorties restaurées en salles, la dernière en date ayant eu lieu en 2023, preuve de l'attachement persistant du public cinéphile pour l'œuvre de Sacha Guitry.
On rapprochera ce film d'autres comédies de mœurs signées Sacha Guitry comme Le Roman d'un tricheur ou Désiré, ainsi que des vaudevilles français de la même époque tels que Topaze, qui partagent ce goût pour les dialogues ciselés et les quiproquos amoureux.