Le docteur William Harford mène une vie bourgeoise et apparemment parfaite à New York aux côtés de sa superbe épouse Alice. Un soir, cette dernière lui confesse avoir failli succomber à la tentation d'une liaison passionnelle avec un autre homme un an plus tôt. Cette révélation plonge William dans une jalousie obsessionnelle et une profonde crise identitaire qui le pousse à errer toute la nuit dans les rues de la ville. Au cours de son périple nocturne, il s'introduit clandestinement dans une mystérieuse et inquiétante réception privée organisée par une société secrète élitiste.
Cette œuvre fascinante est l'adaptation cinématographique de la nouvelle Traumnovelle (Double Rêve) de l'écrivain autrichien Arthur Schnitzler publiée dans les années vingt. L'idée originelle obsédait Stanley Kubrick depuis les années soixante, époque à laquelle il avait acheté les droits d'adaptation du livre. Le cinéaste a trouvé son inspiration dans la psychanalyse et l'exploration de l'inconscient, souhaitant transposer l'intrigue de la Vienne du début du siècle dans le New York moderne et décadent des années quatre-vingt-dix. Il a conçu ce projet comme l'exploration ultime des fantasmes cachés et de la fragilité des liens conjugaux.
Les critiques professionnelles ont accueilli cette œuvre testamentaire avec une fascination mêlée d'interrogation, qualifiant le film de chef-d'œuvre hypnotique pour les uns ou de thriller trop lourd pour les autres. La mise en scène géométrique, l'utilisation des couleurs et la performance brute du couple Cruise-Kidman ont été largement célébrées par la presse spécialisée. Du côté du public, le film a suscité de vifs débats passionnés en raison de son atmosphère onirique, de son rythme volontairement lent et de ses scènes rituelles troublantes. Le long-métrage a rencontré un excellent succès commercial mondial, porté par la curiosité autour du dernier film du maître Kubrick. Le film n'a pas dominé les Oscars mais a reçu de prestigieuses nominations, notamment aux Golden Globes et de la part du syndicat des critiques de New York.
Le réalisateur Stanley Kubrick s'est inspiré du climat d'anxiété des films noirs classiques pour créer cette New York nocturne entièrement reconstituée dans les studios anglais de Pinewood en raison de sa phobie des voyages. La production a été marquée par des difficultés extrêmes liées au perfectionnisme légendaire du cinéaste, entraînant un tournage d'une durée record de plus de quinze mois consécutifs. Une anecdote célèbre concerne la scène du rituel masqué, où les acteurs devaient répéter leurs mouvements des dizaines de fois sous une musique inversée pour accentuer l'effet de malaise psychologique. Pour le casting initialement prévu dans les décennies précédentes, Kubrick avait un temps envisagé le couple Woody Allen et Mia Farrow, avant de fixer son choix final sur le couple le plus célèbre d'Hollywood à l'époque.
Le film explore en profondeur la dualité entre le désir intérieur et la réalité conjugale, la jalousie maladive et la frontière poreuse entre le rêve et la réalité. Il dissèque également les structures de pouvoir des élites financières, l'hypocrisie sociale et le sacrifice de l'innocence dans le monde moderne.
La scène finale se déroule dans un magasin de jouets où William et Alice tentent de retrouver une normalité après leurs traumatismes respectifs. Alice conclut le film par un discours pragmatique, expliquant qu'aucun rêve n'est jamais seulement un rêve et qu'ils doivent désormais se réveiller. Son dernier mot, direct et provocateur, scelle leur retour à la réalité crue de leur intimité sexuelle et affective.
Le titre est un oxymore traduisible par les yeux grands fermés, symbolisant le refus délibéré de voir la réalité en face. Il fait référence à l'aveuglement volontaire des époux sur leurs propres désirs et sur les sombres vérités du monde qui les entoure.
La bande originale du film est entrée dans l'histoire du cinéma grâce à l'utilisation obsédante de la Musica Ricercata de György Ligeti, dont les notes de piano répétitives et stridentes accentuent la paranoïa et l'angoisse du personnage principal.
Plus de vingt ans après sa sortie, le film continue de faire l'objet de multiples analyses cinématographiques et de théories de la part des cinéphiles concernant ses messages cachés.