Michèle Leblanc, dirigeante d'un studio de jeux vidéo parisien, est violée à son domicile par un homme cagoulé. Plutôt que de porter plainte, elle nettoie les traces de l'agression et reprend le cours de sa vie professionnelle et familiale comme si de rien n'était, se méfiant profondément de la police depuis l'enfance. Déterminée à comprendre qui est son agresseur, elle mène sa propre enquête tout en jonglant avec les tensions de son entreprise, de son ex-mari, de son fils et de sa mère. Ce jeu trouble et dangereux avec son bourreau va bouleverser son entourage et la conduire vers un dénouement aussi inattendu que radical.
Elle est l'adaptation du roman Oh... de l'écrivain français Philippe Djian, paru en 2012 et récompensé par le prix Interallié, dont le personnage de Michèle avait immédiatement séduit le producteur Saïd Ben Saïd. Paul Verhoeven envisage d'abord de tourner le film aux États-Unis, entre Boston et Chicago, avant de se heurter à des obstacles à la fois financiers et artistiques. Le réalisateur constate qu'aucune actrice américaine de premier plan n'accepte d'incarner un personnage aussi moralement trouble que Michèle, y compris parmi les comédiennes qu'il avait rencontrées comme Nicole Kidman, Marion Cotillard ou Sharon Stone. C'est finalement son producteur qui le convainc de revenir au projet original : Isabelle Huppert, intéressée depuis le tout début du développement, n'a jamais renoncé au rôle. Verhoeven choisit alors de tourner en France, en langue française, avec un scénario adapté par David Birke puis retravaillé par Harold Manning. Le métier du personnage principal change au passage de l'adaptation : le roman situait Michèle dans l'écriture de scénarios, un univers jugé trop peu visuel par le réalisateur, qui préfère la transformer en dirigeante d'un studio de jeux vidéo, une idée suggérée par sa propre fille, peintre. Le tournage débute en janvier 2015 et s'étend sur trois mois particulièrement intenses selon les mots mêmes d'Isabelle Huppert et de Paul Verhoeven. Le réalisateur néerlandais renoue ainsi, vingt-quatre ans après Basic Instinct, avec le mélange de thriller psychologique et d'ironie mordante qui caractérise son cinéma.
Présenté en compétition au Festival de Cannes 2016, Elle reçoit un accueil enthousiaste et une ovation debout de près de sept minutes. La critique salue unanimement la prestation d'Isabelle Huppert, jugée capable d'éviter tout cliché dans un rôle d'une grande complexité morale, ainsi que la mise en scène nerveuse de Paul Verhoeven, comparée par certains à celle d'Orson Welles dans La Soif du mal. Plusieurs journaux soulignent le mélange singulier de thriller, de comédie noire et de fable sociale qui caractérise le film, tout en notant son caractère volontairement dérangeant.
Le film rencontre un succès public honorable en France, avec plus de six cent mille entrées, un score notable pour une œuvre aussi provocante et ambiguë dans son traitement du viol. Le public reste néanmoins partagé face au ton ironique et détaché adopté par Verhoeven sur un sujet aussi grave, certains spectateurs saluant l'audace du film quand d'autres critiquent son ambiguïté morale. Cette réception contrastée alimente un débat plus large dans la presse sur la représentation des violences sexuelles au cinéma.
Isabelle Huppert obtient le César de la meilleure actrice et le film celui du meilleur film en 2017, tandis qu'elle reçoit également le Golden Globe de la meilleure actrice dans un film dramatique et une nomination à l'Oscar de la meilleure actrice. Le film lui-même remporte le Golden Globe du meilleur film en langue étrangère. Cette reconnaissance internationale marque le grand retour de Paul Verhoeven dans le cinéma d'auteur européen après plusieurs années d'absence des écrans.
Paul Verhoeven a longtemps cherché à tourner Elle aux États-Unis avant de comprendre, avec l'aide de son producteur Saïd Ben Saïd, qu'aucune actrice hollywoodienne n'accepterait un rôle aussi amoral, ce qui l'a finalement convaincu de revenir au projet français porté par Isabelle Huppert depuis le début.
Le tournage, qui s'est déroulé sur trois mois sans l'équipe technique habituelle du réalisateur, à l'exception de son assistante personnelle, a représenté une prise de risque importante pour Verhoeven, confronté à la barrière de la langue française. En raison des attentats de Paris survenus pendant la production, une scène initialement prévue dans un commissariat de police a dû être supprimée du scénario.
Le réalisateur a laissé une grande liberté d'improvisation à Isabelle Huppert, allant jusqu'à conserver au montage des scènes qu'elle prolongeait bien au-delà de ce qui était prévu, jugeant son interprétation supérieure à ce qu'il avait lui-même imaginé. Le tournage de la scène du viol initial, particulièrement éprouvante, a marqué Verhoeven, qui a salué le sang-froid et la précision de son actrice dans une séquence aussi difficile à mettre en scène.
Le personnage de la compagne du fils de Michèle, incarné par Alice Isaaz, devait initialement être une jeune femme russe ou ukrainienne dans la version du scénario pensée pour un tournage américain ; l'abandon du projet outre-Atlantique a entraîné une réécriture substantielle de cette partie de l'intrigue.
Le film interroge frontalement la question du consentement, du traumatisme et de la reconstruction après un viol, en refusant tout traitement misérabiliste ou victimaire du personnage principal. Il explore aussi le pouvoir et le contrôle, Michèle refusant systématiquement le statut de victime pour reprendre la maîtrise de sa propre histoire, y compris de manière moralement trouble. La violence familiale et son héritage, incarnée par le passé criminel du père de Michèle, irrigue en profondeur le récit et éclaire certains de ses choix les plus déroutants. Le film aborde également l'hypocrisie sociale et les faux-semblants de la bourgeoisie française, à travers une galerie de personnages secondaires souvent grotesques ou pathétiques. Enfin, l'ironie et le détachement, marques de fabrique du cinéma de Verhoeven, permettent au film de traiter un sujet extrêmement sombre sans jamais sombrer dans le pathos.
Après avoir identifié son agresseur comme étant Patrick, son voisin, Michèle choisit de poursuivre un temps ce jeu dangereux avec lui avant que l'affrontement final ne se règle dans la violence, avec l'intervention du fils de Michèle qui tue Patrick. Ce dénouement brutal permet à Michèle de rester en apparence protégée, le meurtre étant maquillé pour préserver sa réputation et celle de sa famille, dans la droite ligne du contrôle qu'elle a cherché à conserver sur son histoire depuis le début. La toute dernière scène, où Michèle retrouve son amie Anna pour une promenade au cimetière, marque un apaisement inattendu et une forme de solidarité féminine retrouvée après un récit traversé par la défiance et la manipulation. Cette fin refuse toute justice conventionnelle ou toute catharsis explicative, cohérente avec le refus du film de proposer une morale simple sur le traumatisme vécu par son personnage principal.
Le titre Elle, réduit à un simple pronom personnel, place d'emblée le personnage de Michèle dans une forme d'anonymat et d'universalité, comme si son histoire dépassait sa seule identité individuelle. Ce choix minimaliste fait écho à la volonté de Verhoeven de na pas faire de Michèle une représentante de toutes les femmes ni une victime archétypale, mais un personnage singulier échappant aux catégories habituelles. Le titre original du roman de Philippe Djian, Oh..., jouait sur l'exclamation de surprise et de douleur, tandis que le titre français du film déplace l'attention vers le sujet lui-même plutôt que vers l'événement qui le frappe.
La partition composée par la Britannique Anne Dudley, oscillant entre raffinement et menace sourde, a été saluée par la critique pour son écho avec la musique de Jerry Goldsmith sur Basic Instinct, autre collaboration marquante de Paul Verhoeven avec le genre du thriller psychologique.
La Pianiste de Michael Haneke, également porté par Isabelle Huppert dans un rôle de femme complexe et ambiguë, constitue une référence évidente pour la radicalité de l'interprétation et la noirceur psychologique. Basic Instinct, précédent thriller de Paul Verhoeven, partage avec Elle son goût pour les personnages féminins insaisissables et son mélange de sexualité, de manipulation et de suspense. La Cérémonie de Claude Chabrol, autre grand rôle d'Isabelle Huppert, offre également une parenté par sa manière de traiter la violence sociale et la vengeance sous une apparence de normalité bourgeoise.