Le général Jack D. Ripper, convaincu d'un complot communiste visant à contaminer les "précieux fluides corporels" des Américains, ordonne unilatéralement une frappe nucléaire sur l'URSS sans en référer à sa hiérarchie. Tandis que le président des États-Unis tente désespérément de rappeler les bombardiers depuis la War Room et de convaincre le Premier ministre soviétique d'activer le bouclier antimissile, le Dr Folamour, ancien scientifique nazi au bras incontrôlable, révèle l'existence d'une machine à l'Apocalypse que personne ne peut désactiver. Une satire noire et grinçante de la guerre froide et de la folie nucléaire, portée par le génie comique de Peter Sellers dans trois rôles simultanés.
Docteur Folamour est l'adaptation du roman sérieux Red Alert de Peter George, publié en 1958, qui décrivait avec angoisse le scénario d'une guerre nucléaire déclenchée accidentellement. Stanley Kubrick avait d'abord acquis les droits dans l'intention de réaliser un thriller dramatique sur ce sujet, mais au fur et à mesure de ses recherches sur la stratégie nucléaire de la Guerre Froide, il s'est rendu compte que la réalité était si absurde qu'elle ne pouvait être traitée que sur le mode de la comédie. Cette révélation — que la destruction du monde pouvait s'analyser comme une farce bureaucratique — a transformé radicalement le projet. Kubrick a collaboré avec Terry Southern, auteur culte de l'absurde américain, pour réécrire le scénario en poussant chaque situation logique jusqu'à son point de rupture comique. Peter Sellers, à qui l'on avait initialement demandé de jouer quatre rôles (il en a finalement joué trois après une blessure au pied), a improvisé une grande partie de ses dialogues, notamment dans le rôle du Dr Folamour, au grand bonheur de Kubrick qui le laissait tourner librement. Le film est sorti en janvier 1964, quelques semaines après l'assassinat de Kennedy, dans un contexte de tensions nucléaires encore vives après la crise de Cuba en 1962.
Résumé des critiques professionnelles : À sa sortie, le film a provoqué un choc considérable dans la critique, partagée entre l'admiration pour l'audace du propos et une certaine gêne devant la radicalité du traitement. Certains journalistes ont reproché à Kubrick de tourner en dérision un sujet qui mettait en jeu la survie de l'humanité. Mais la majorité des critiques ont salué la perfection formelle du film et la puissance de sa satire, reconnaissant en Kubrick un cinéaste capable de transformer l'angoisse collective en art. Avec le recul, Docteur Folamour est universellement considéré comme l'un des plus grands films satiriques jamais réalisés et l'une des œuvres les plus importantes de Kubrick.
Réception du public : Le public américain, encore traumatisé par la crise des missiles de Cuba, a accueilli le film avec une fascination mêlée de malaise. La comédie noire était un genre encore peu familier pour le grand public américain, et certains spectateurs ne savaient pas très bien s'ils avaient le droit de rire de l'Apocalypse. En Europe, et notamment en Grande-Bretagne où le film était produit, l'accueil a été plus immédiatement enthousiaste. Le film a trouvé avec le temps un public de plus en plus large qui y voit une œuvre prophétique sur les absurdités de la politique de défense.
Récompenses obtenues : Docteur Folamour a reçu quatre nominations aux Oscars, dont meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur acteur (Peter Sellers) et meilleur scénario adapté — une reconnaissance remarquable pour une comédie noire aussi radicale. Sans remporter de statuette, ces nominations témoignaient de la considération que l'industrie portait à ce film dérangeant. Il a depuis intégré le panthéon des œuvres culturelles majeures du XXe siècle.
Inspirations du réalisateur : Kubrick s'est documenté de manière obsessionnelle sur la stratégie nucléaire et la doctrine de la destruction mutuelle assurée, lisant des dizaines d'ouvrages académiques et de rapports militaires déclassifiés. Il a été frappé par le fait que les mécanismes réels de décision en matière nucléaire n'étaient pas fondamentalement plus rationnels que ceux qu'il décrivait dans sa satire — cette découverte a renforcé sa conviction que la comédie était le seul traitement honnête du sujet.
Difficultés de production : La production américaine était initialement prévue, mais Kubrick avait une peur panique de l'avion et refusait de voler, ce qui a conduit au tournage en Angleterre. Le décor de la War Room, conçu par Ken Adam, est devenu l'un des plus célèbres de l'histoire du cinéma — on raconte que lorsque Ronald Reagan est devenu président, il a demandé à voir "la salle ronde" en pensant qu'elle existait réellement au Pentagone.
Anecdote sur une scène particulière : La scène finale de Peter Sellers en Dr Folamour, où son bras droit semble avoir une vie propre et tente de faire le salut nazi malgré lui, était en grande partie improvisée. Kubrick a laissé la caméra tourner et Sellers a développé le gag en temps réel, créant l'une des performances comiques les plus mémorables de l'histoire du cinéma.
Casting initialement prévu : Kubrick avait initialement prévu que Peter Sellers joue également le rôle du major Kong, le pilote du bombardier B-52, mais une blessure à la cheville l'en a empêché. C'est Slim Pickens qui a finalement décroché le rôle, apportant une authenticité de cowboy texan que Sellers n'aurait peut-être pas pu égaler.
Docteur Folamour est une satire implacable de la paranoïa de la Guerre Froide et de la folie systémique qui peut s'emparer des institutions censées nous protéger. La thèse centrale du film est que la logique de la dissuasion nucléaire est intrinsèquement absurde : pour que la paix soit maintenue, chaque camp doit être prêt à détruire l'humanité entière, ce qui implique de confier des décisions d'une importance cosmique à des individus faillibles. La masculinité militaire et ses excès — le général Ripper et ses obsessions sexuelles déguisées en théories du complot — est analysée avec une férocité satirique qui reste d'une acuité brûlante. La bureaucratie comme obstacle à la raison est un thème récurrent : même face à l'Apocalypse imminente, les personnages sont paralysés par les règles, les protocoles et les hiérarchies. Le film pose enfin la question fondamentale de savoir si la technologie militaire n'est pas, par nature, une machine à dépasser le contrôle humain.
La fin du film, où les bombes explosent sur une série d'images apocalyptiques accompagnées de la chanson We'll Meet Again dans une ironie glaçante, constitue l'une des conclusions les plus radicales et les plus dérangeantes de l'histoire du cinéma. Kubrick refuse tout espoir, toute sortie de secours, toute rédemption : la machine infernale se déclenche et rien ne peut l'arrêter, précisément parce qu'elle a été conçue pour être irrépressible. Le Dr Folamour, qui finit par se lever de son fauteuil roulant en criant "Mein Führer, I can walk !", incarne la résurrection monstrueuse de la pensée totalitaire au cœur même de la démocratie américaine. Cette fin nihiliste est le point d'aboutissement logique de toute la démonstration du film : dans un système fondé sur la folie institutionnalisée, la catastrophe n'est pas un accident mais une certitude.
Le titre complet du film — Dr. Strangelove or: How I Learned to Stop Worrying and Love the Bomb — est lui-même une œuvre satirique. La seconde partie, "Comment j'ai appris à ne plus m'inquiéter et à aimer la bombe", parodie les manuels de développement personnel et les discours rassurants sur la coexistence avec l'arme nucléaire, suggérant qu'accepter la bombe comme une réalité normale est la véritable folie. Le nom "Strangelove" (amour étrange) renvoie à la perversion des instincts humains les plus fondamentaux opérée par la logique militaire. En français, "Folamour" capture bien l'idée d'un amour insensé et dévoyé, celui qu'une civilisation peut porter à ses propres instruments de destruction.
Docteur Folamour n'a jamais cessé d'être d'une actualité brûlante, chaque regain de tensions géopolitiques lui donnant une résonance nouvelle. Le film est régulièrement cité dans les débats sur le désarmement nucléaire et la politique de défense comme une illustration parfaite des absurdités de la doctrine de la destruction mutuelle assurée. Il figure dans le top 10 de pratiquement tous les grands classements cinématographiques internationaux. La restauration en 4K de l'œuvre a permis à de nouvelles générations de découvrir dans les meilleures conditions ce monument du cinéma mondial.
M.A.S.H. de Robert Altman (1970) partage le même esprit de comédie noire radicale appliquée à la machine militaire américaine. Le Candidat Manchourien de John Frankenheimer (1962), sorti à peu près à la même période, explore avec une gravité plus sombre les mêmes thèmes de manipulation et de paranoïa de la Guerre Froide. Fail Safe de Sidney Lumet (1964), sorti la même année, traite du même scénario de frappe accidentelle mais de façon dramatique et non satirique, offrant un contrepoint saisissant. Network de Sidney Lumet (1976) applique le même regard satirique dévastateur à un autre secteur de la société américaine. Enfin, War Games de John Badham (1983) reprend les mêmes thèmes pour un public plus jeune dans un registre de thriller d'aventure.