William Blake est un jeune comptable naïf et réservé qui traverse l'Amérique du XIXe siècle pour prendre un poste dans la sinistre cité industrielle de Machine. À son arrivée, il découvre que l'emploi n'existe plus et se retrouve impliqué malgré lui dans une fusillade sanglante où il est grièvement blessé au torse. En fuite dans les forêts sauvages de l'Ouest, il est recueilli par Personne, un amérindien érudit et solitaire banni de sa propre tribu. Persuadé que ce jeune blanc n'est autre que la réincarnation du célèbre poète anglais visionnaire William Blake, Personne décide de guider le mourant dans son ultime voyage spirituel vers l'au-delà.
L'origine de ce chef-d'œuvre crépusculaire provient de la volonté profonde du cinéaste indépendant Jim Jarmusch de déconstruire le mythe fondateur du western hollywoodien classique pour en proposer une version poétique, mystique et historiquement honnête. Le réalisateur a été inspiré par la poésie visionnaire et les gravures de William Blake, décidant de tisser une allégorie métaphysique autour du deuil et de la violence américaine. L'écriture du scénario s'est nourrie d'une documentation rigoureuse sur la culture amérindienne, Jarmusch tenant absolument à éviter les clichés paternalistes pour offrir une voix authentique et digne aux peuples autochtones. Plutôt que de filmer l'Ouest en couleurs grandioses, il a choisi d'utiliser un noir et blanc argentique somptueux pour inscrire le récit dans une dimension intemporelle et fantomatique. Le film a été conçu comme une longue ballade funèbre et psychédélique où le voyage géographique se double d'une transition spirituelle vers la mort. Le financement a été un combat de longue haleine, soutenu par des capitaux européens et japonais face au refus des grands studios américains.
La critique professionnelle s'est montrée initialement déroutée lors de la présentation du film au Festival de Cannes, avant que l'œuvre ne soit reconnue mondialement comme l'un des sommets esthétiques des années 1990. Les journalistes ont encensé la photographie sublime en noir et blanc de Robby Müller, comparée à un enchaînement de gravures d'époque d'une beauté à couper le souffle. L'interprétation minimaliste de Johnny Depp et la présence magnétique de Gary Farmer ont reçu des éloges unanimes pour leur poésie comique et tragique. De nombreux critiques ont salué la subversion politique du film qui montre la colonisation comme une maladie industrielle détruisant la nature.
Le grand public, habitué aux westerns d'action traditionnels, a boudé le film lors de sa sortie initiale en salles, déstabilisé par sa lenteur contemplative et son ton hypnotique. L'œuvre a néanmoins trouvé un écho retentissant auprès des cercles cinéphiles et des amateurs de cinéma indépendant, acquérant rapidement un statut de film culte international. Les spectateurs ont été fascinés par l'atmosphère chamanique du récit et la puissance viscérale des dialogues poétiques. Le bouche-à-oreille a permis au film de traverser les décennies sans prendre une ride.
Sur le plan des récompenses, le long-métrage a été couronné par le prestigieux Prix du cinéma européen de l'année, une distinction rare pour une production américaine qui souligne son accueil exceptionnel sur le vieux continent. Il a également récolté de nombreuses nominations aux Independent Spirit Awards, notamment pour son scénario, sa photographie et son acteur de soutien. Ces distinctions ont légitimé l'audace artistique de Jarmusch face au système des studios hollywoodiens. Le film est aujourd'hui étudié dans les universités d'art du monde entier.
Le réalisateur s'est inspiré des photographies du XIXe siècle et des récits de voyage authentiques pour recréer la crasse et la violence brute de la ville de Machine, voulant rompre avec le propre des villes de western de studio. Il souhaitait que la nature sauvage apparaisse à la fois comme un sanctuaire poétique et un labyrinthe funèbre.
La principale difficulté de production a été le manque constant de budget, forçant l'équipe à tourner dans l'ordre chronologique exact de l'histoire avec des moyens techniques très réduits en pleine forêt d'Oregon. Johnny Depp a accepté de baisser drastiquement son salaire habituel pour permettre au projet indépendant d'aller jusqu'à son terme.
Une anecdote entrée dans la légende du cinéma concerne l'improvisation totale de la bande originale par le musicien Neil Young, qui s'est enfermé seul dans un studio pendant deux jours face aux images du film en mouvement. Équipé de sa guitare électrique saturée, il a composé les thèmes en direct, réagissant de manière purement viscérale aux expressions des visages de Johnny Depp.
Pour le rôle du tueur cannibale Cole Wilson, le réalisateur a immédiatement fait appel à Lance Henriksen pour sa physicalité rugueuse et sa capacité à incarner la cruauté absolue sans prononcer de longs discours. Son personnage apporte une menace gothique terrifiante qui contraste magnifiquement avec la candeur poétique du héros.
Le film explore en profondeur les thématiques de la mort comme un passage rituel, de la rédemption spirituelle à travers la souffrance et de l'absurdité de la violence industrielle blanche. Il dresse un réquisitoire implacable contre le génocide des peuples amérindiens et la destruction écologique de l'Ouest sauvage par la civilisation capitaliste naissante. Enfin, l'œuvre analyse le pouvoir de la poésie, de la métaphore littéraire et de l'amitié interculturelle comme les seuls remparts spirituels face à la barbarie humaine.
Le dénouement mystique montre William Blake, mourant et à bout de forces, installé par Personne dans une pirogue funéraire traditionnelle amérindienne tapissée de branches et de couvertures. L'indien pousse doucement l'embarcation sur l'océan Pacifique, offrant au jeune homme un retour utérin vers les eaux de l'au-delà. Sur le rivage, Personne et le dernier tueur à gages lancé à leurs trousses s'entretuent lors d'un ultime duel simultané, s'effaçant mutuellement du monde des vivants. Le film se conclut sur l'image de la pirogue s'éloignant vers l'horizon infini, symbolisant la libération spirituelle complète de Blake de sa prison charnelle et terrestre. C'est une conclusion d'une poésie déchirante qui scelle l'accomplissement du voyage chamanique.
Le titre énonce de manière crue, ironique et métaphysique le statut véritable du personnage principal dès les premières minutes du récit. William Blake est un homme mort en sursis dès l'instant où la balle se loge près de son cœur, sa traversée de l'Ouest n'étant que la lente agonie physique de son enveloppe charnelle. C'est une inversion poignante du genre du western où le héros ne cherche pas à survivre ou à conquérir un territoire, mais apprend simplement à mourir avec dignité et spiritualité.
La bande originale de Neil Young pour ce long-métrage bénéficie d'une mention toute spéciale et constitue un monument de l'histoire de la musique de film. Le musicien a composé une partition hypnotique et brute, uniquement constituée d'accords de guitare électrique saturés et de larmes de feedback qui résonnent comme les pulsations cardiaques d'un condamné. Cette musique viscérale et minimaliste fusionne littéralement avec le noir et blanc de la photographie, apportant une lourdeur tragique et une mélancolie psychédélique sans aucun équivalent au cinéma. Elle transforme le voyage en une transe chamanique inoubliable.
Le film est aujourd'hui célébré par la critique internationale comme l'un des chefs-d'œuvre absolus du cinéma indépendant américain et le film le plus ambitieux de Jim Jarmusch. Il a fait l'objet d'une restauration somptueuse en haute définition par la Criterion Collection, confirmant sa valeur esthétique intemporelle pour les nouvelles générations de cinéphiles.
The Proposition, Jeremia Johnson, El Topo, Paris Texas, The Revenant