Chaque mardi, dans un centre d'accueil de jour d'Emmaüs à Paris, des personnes sans abri ou en grande précarité se retrouvent pour un atelier de théâtre animé par Ombeline, jeune comédienne et metteuse en scène. Le documentaire suit sur une année la transformation de ce groupe de six à huit participants, abîmés par la vie mais bien décidés à exister à nouveau à travers les mots de Cyrano de Bergerac ou de Pinocchio. Loin de tout misérabilisme, le film donne à voir des rencontres inattendues entre des textes classiques et des existences cabossées, où le théâtre devient un espace de dignité retrouvée. C'est le portrait d'une aventure collective aussi modeste que bouleversante, menée avec patience au cœur de la précarité parisienne.
Cyrano et la petite valise n'est pas une adaptation, mais un projet documentaire né de la rencontre entre Marie Frapin et l'atelier théâtre que la comédienne Ombeline De la Teyssonnière anime chaque semaine au centre d'accueil de jour d'Emmaüs à Paris. Après une maîtrise et un doctorat consacrés à l'image à l'université, Marie Frapin a d'abord travaillé comme assistante de recherche au Centre Pompidou, puis comme assistante réalisatrice à France 2, avant de devenir autrice-réalisatrice de documentaires pour France 5, France 2 et Arte. C'est en s'orientant vers un travail documentaire plus personnel qu'elle a choisi de poser sa caméra dans ce lieu d'accueil, loin des clichés habituellement associés aux personnes sans domicile. Le projet a été financé en partie par une campagne de financement participatif, signe de son caractère indépendant et de la conviction de sa réalisatrice. Marie Frapin a suivi le groupe sur la durée d'une année entière, construisant une relation de confiance nécessaire pour filmer des personnes en situation de grande vulnérabilité sans jamais les instrumentaliser. Le choix de suivre des textes comme Cyrano de Bergerac ou Pinocchio n'est pas anodin : ces récits d'hommes masqués ou transformés font écho, en creux, à l'expérience de dissimulation et de réinvention que vivent les participants de l'atelier.
La presse a accueilli le film avec bienveillance, saluant un documentaire sobre et sincère qui évite les écueils habituels du genre lorsqu'il s'agit de filmer la précarité. Les critiques ont particulièrement apprécié la manière dont Marie Frapin donne une vraie place de parole aux participants de l'atelier, sans jamais les réduire à leur situation sociale. Le personnage d'Ombeline, jeune professeure de théâtre au centre du récit, a été salué comme un point d'ancrage lumineux permettant d'aborder des situations parfois dramatiques sans sombrer dans le pathos. Plusieurs médias ont insisté sur le pouvoir presque thérapeutique du théâtre tel qu'il est montré dans le film, capable de redonner de l'assurance et de la dignité à des personnes abîmées par la vie.
Le public, plus confidentiel s'agissant d'un documentaire indépendant à petit budget, a néanmoins réservé un accueil chaleureux au film lors de ses projections en salles et lors des séances organisées avec des associations engagées auprès des personnes sans domicile. Beaucoup de spectateurs ont dit changer de regard sur la précarité après avoir vu le documentaire, touchés par la galerie de personnages hauts en couleur qu'il donne à découvrir.
Le film n'a pas fait l'objet de récompenses majeures identifiées dans la presse, sa reconnaissance ayant surtout tenu à son écho critique favorable et à sa présence discrète mais continue dans les cinémas indépendants après sa sortie en juin 2019.
Marie Frapin a choisi de filmer elle-même une bonne partie des séquences, cumulant les rôles de réalisatrice et de directrice de la photographie, afin de conserver une proximité constante avec les participants de l'atelier. Le tournage s'est étalé sur une année complète, au rythme des séances hebdomadaires du mardi, ce qui a permis à l'équipe de capter une véritable évolution chez les personnes suivies plutôt qu'un simple instantané. L'une des principales difficultés du projet a été d'obtenir la confiance de participants en situation de grande vulnérabilité, souvent méfiants face à une caméra, et de veiller à ce que leur participation reste toujours un choix libre et non une contrainte supplémentaire. La monteuse Marion Chataing a dû composer avec des heures de rushes tournées dans des conditions parfois compliquées, propres au tournage en immersion dans un centre d'accueil de jour. Le film a finalement été financé grâce à une campagne de financement participatif, une méthode à laquelle Marie Frapin a dû consacrer une énergie particulière en amont du tournage pour donner corps à ce projet indépendant.
Le documentaire aborde en premier lieu la dignité des personnes sans domicile, trop souvent réduites dans les représentations médiatiques à leur seule situation de précarité. Il explore aussi le pouvoir du théâtre et de la fiction comme outils de reconstruction personnelle et de lien social, capables de faire à nouveau exister des personnes que la société a tendance à rendre invisibles. La solitude et l'exclusion sont également très présentes, en creux, dans les parcours de vie évoqués par les participants au fil des séances. Enfin, le film interroge la solidarité et l'engagement associatif à travers le travail au long cours mené par Ombeline et par le centre d'Emmaüs qui accueille cet atelier chaque semaine.
Le documentaire ne se conclut pas sur une résolution narrative classique, mais sur le constat de la transformation progressive vécue par le groupe au fil de cette année de travail théâtral commun. Il se referme sur l'idée que la régularité et la patience de l'atelier ont permis à des personnes abîmées par la vie de retrouver un peu d'assurance et de plaisir à exister aux yeux des autres. Cette fin ouverte, sans morale explicite, laisse au spectateur le soin de mesurer le chemin parcouru par chacun des participants plutôt que de lui imposer une conclusion toute faite.
Le titre fait directement référence à Cyrano de Bergerac, l'un des textes travaillés lors de l'atelier théâtre, dont le héros masqué par son grand nez et par sa timidité amoureuse trouve un écho particulier chez des participants habitués à dissimuler leur situation aux yeux du monde. La « petite valise » évoque quant à elle le mode de vie de nombreuses personnes sans domicile fixe, contraintes de résumer toute leur existence à ce qu'elles peuvent transporter avec elles. Le titre associe ainsi un classique de la littérature française à la réalité très concrète des personnes filmées, dans un rapprochement à la fois poétique et social.
Cyrano et la petite valise est sorti dans les salles françaises le 12 juin 2019, distribué par C Ton Film Productions après un financement en partie assuré par une campagne participative. Le film continue d'être proposé lors de séances organisées par des associations de solidarité, prolongeant ainsi sa vocation initiale de sensibilisation au-delà de sa sortie en salles.
Les spectateurs sensibles à ce regard digne sur la précarité pourront se tourner vers Les Invisibles de Louis-Julien Petit, qui met en scène avec la même volonté de dignité le quotidien de femmes sans domicile accompagnées par des travailleuses sociales.