Zain, un garçon de douze ans vivant dans un bidonville de Beyrouth, intente un procès à ses propres parents depuis sa cellule de prison — il les accuse de lui avoir donné la vie dans des conditions d'une misère et d'une violence inhumaines. À travers les flashbacks de son existence de rue, le film raconte comment cet enfant sans papiers, livré à lui-même, a surmonté la faim, l'exploitation et la brutalité pour survivre dans une ville qui l'ignore. *Capharnaüm* est un uppercut cinématographique d'une puissance émotionnelle absolue, tourné avec des acteurs non professionnels dans les quartiers défavorisés de Beyrouth.
Capharnaüm est né de l'obsession de Nadine Labaki pour les enfants des rues de Beyrouth, dont elle avait observé la présence invisible et la résistance silencieuse au fil des années. La réalisatrice libanaise, connue pour Caramel (2007) et Et maintenant on va où ? (2011), souhaitait faire un film qui mette cette réalité en pleine lumière, avec une proximité et une vérité que seuls des acteurs non professionnels issus de ces milieux pourraient apporter. La préparation du film a duré plusieurs années : Labaki et son équipe ont passé de longs mois à fréquenter les quartiers défavorisés de Beyrouth, à rencontrer des enfants sans papiers, des réfugiés, des travailleurs clandestins, pour documenter et comprendre les mécanismes de survie de ces populations invisibles. Le jeune Zain Al Rafeea, réfugié syrien vivant réellement dans la précarité à Beyrouth, a été trouvé dans la rue et choisi pour incarner le personnage principal : sa vie réelle ressemblait tellement au scénario que la frontière entre fiction et documentaire s'est parfois estompée. Nadine Labaki a co-écrit le scénario avec Jihad Hojeily et Georges Khabbaz, en laissant une grande place à l'improvisation et aux expériences vécues des acteurs non professionnels.
Résumé des critiques professionnelles : Capharnaüm a reçu un accueil critique exceptionnel, la presse internationale saluant la force émotionnelle du film, l'extraordinaire performance de Zain Al Rafeea et la façon dont Nadine Labaki parvient à éviter tous les pièges du misérabilisme pour proposer un cinéma à la fois engagé et humainement complexe. Le film a été comparé aux grandes œuvres du néoréalisme et aux films des frères Dardenne pour sa capacité à rendre la dignité aux invisibles. Quelques voix critiques ont questionné la limite entre fiction et exploitation du réel.
Réception du public : Le film a connu un succès public considérable, notamment en France — deuxième marché mondial du film après le Liban — où il a dépassé le million d'entrées, un score exceptionnel pour un film en langue arabe. Le public a été profondément touché par le destin de Zain et par la façon dont le film parle, avec une urgence et une colère contenues, des enfants que le monde choisit de ne pas voir.
Récompenses obtenues : Capharnaüm a remporté le Prix du Jury au Festival de Cannes 2018, une récompense qui a consacré Nadine Labaki comme l'une des voix les plus importantes du cinéma mondial. Le film a également été nommé aux Oscars dans la catégorie meilleur film étranger, représentant le Liban, et a remporté de nombreux prix dans les festivals du monde entier.
Inspirations du réalisateur : Nadine Labaki a cité les films des frères Dardenne et le néoréalisme italien comme références fondatrices pour sa méthode de travail : filmer au plus près de la réalité, avec des acteurs non professionnels, dans des décors réels, pour obtenir une vérité qui dépasse ce que la fiction la plus élaborée peut produire. Elle voulait que le spectateur ne sache pas exactement où s'arrête le documentaire et où commence la fiction.
Difficultés de production : Le tournage a duré plus de six mois dans des conditions particulièrement difficiles — chaleur, promiscuité, travail avec des enfants et des bébés en bas âge dans des situations émotionnellement intenses. Nadine Labaki a évoqué la difficulté de maintenir la protection émotionnelle des jeunes acteurs tout en cherchant à capturer leur vérité la plus nue.
Anecdote sur une scène particulière : Zain Al Rafeea, qui n'avait jamais joué dans un film, a livré une performance d'une intensité et d'une précision que les acteurs professionnels chevronnés peinent à atteindre. Lors d'une scène particulièrement difficile où son personnage apprend la mort de sa sœur, la réaction de Zain était tellement authentique que toute l'équipe de tournage a fondu en larmes.
Capharnaüm est une œuvre d'une densité thématique exceptionnelle qui pose avec une urgence absolue la question de la responsabilité des adultes envers les enfants qu'ils mettent au monde dans des conditions inhumaines. Le titre lui-même — qui signifie « désordre total » en français — résume l'état d'un monde où les plus vulnérables sont abandonnés à eux-mêmes. Le film interroge les systèmes qui produisent et maintiennent l'invisibilité des sans-papiers, des réfugiés et des enfants sans état civil — ces êtres qui n'existent pas pour l'administration et que personne n'est obligé de protéger. La parentalité dans la misère est traitée sans manichéisme : les parents de Zain ne sont pas des monstres mais des victimes elles-mêmes d'un système qui les broie, ce qui n'absout pas leurs actes mais les contextualise. La résilience des enfants — leur capacité à inventer des solutions de survie, à aimer et à protéger malgré tout — est le fil d'espoir fragile qui traverse ce film.
La fin de Capharnaüm est d'une beauté déchirante : Zain, dont la plainte contre ses parents a finalement contribué à faire avancer son dossier administratif, obtient enfin un passeport — ce document qui le fait officiellement exister pour la première fois. La photo d'identité qui conclut le film, où Zain sourit timidement pour la première fois, est devenue l'une des images les plus emblématiques du cinéma de ces dernières années. Ce sourire dit à la fois la victoire infime et précieuse d'un enfant qui existe enfin, et la conscience que cette victoire ne change pas la réalité de millions d'autres Zain dans le monde.
Capharnaüm est un mot français désignant un désordre total, un chaos inextricable — il vient du nom de la ville biblique de Capharnaüm, dont la situation chaotique est mentionnée dans les textes saints. Nadine Labaki a choisi ce titre pour désigner à la fois le bidonville de Beyrouth où vit Zain — un chaos de ruelles, de taudis et d'existences précaires — et l'état général d'un monde qui a abandonné ses enfants les plus vulnérables dans un désordre absolu de pauvreté, de violence et d'absence de droits. Ce titre dit aussi quelque chose sur la complexité morale du film, qui refuse les simplifications et s'enfonce dans le capharnaüm des responsabilités partagées.
Capharnaüm a changé la vie de Zain Al Rafeea : sa famille a obtenu le statut de réfugié en Norvège grâce à l'attention internationale suscitée par le film. Le jeune acteur continue de se construire une vie dans ce nouveau pays tout en restant un symbole puissant de la cause des enfants réfugiés. Nadine Labaki est devenue l'une des figures les plus importantes du cinéma mondial et un symbole de l'engagement humaniste du cinéma d'auteur. Le film continue d'être utilisé dans des contextes éducatifs et militants pour sensibiliser aux droits des enfants et des réfugiés.
Capharnaüm dialogue directement avec les films des frères Dardenne — Rosetta (1999), Le Fils (2002) — pour la proximité physique avec des personnages en situation de survie. Beasts of the Southern Wild (2012) de Benh Zeitlin partage la même vision d'enfant extraordinaire dans un monde adulte défaillant. Les Misérables (2019) de Ladj Ly ou Girlhood (2014) de Céline Sciamma offrent des visions françaises de l'enfance dans la marginalité. Lion (2016) et Slumdog Millionnaire (2008) explorent des destins d'enfants défavorisés avec une sensibilité comparable.