Joe Gillis, un jeune scénariste fauché et poursuivi par des créanciers, se réfugie par hasard dans une immense demeure délabrée de Sunset Boulevard. C'est la résidence de Norma Desmond, une ancienne gloire du cinéma muet qui vit recluse dans ses souvenirs de grandeur sous la protection de son fidèle majordome. Convaincue qu'elle peut faire un retour triomphal à l'écran, elle engage Joe pour retravailler le scénario qu'elle a écrit. Le jeune homme se laisse peu à peu emprisonner dans cette prison dorée, prisonnier de la folie grandissante de la tragédienne.
L'idée originale est née de l'observation ironique par Billy Wilder et son co-scénariste Charles Brackett des ravages psychologiques causés par l'arrivée du cinéma sonore chez les stars d'autrefois. Habitant eux-mêmes près de Sunset Boulevard, ils voyaient ces villas majestueuses comme des mausolées de célébrités oubliées. L'inspiration est venue de la volonté de signer une lettre d'amour féroce et lucide à l'industrie hollywoodienne, dénonçant sa cruauté intrinsèque. Le réalisateur s'est inspiré des codes du film noir et du cinéma expressionniste pour créer cette atmosphère de conte gothique moderne.
La critique professionnelle a immédiatement acclamé le long-métrage comme un chef-d'œuvre d'audace, de cynisme et de virtuosité narrative. Les journalistes ont applaudi la lucidité terrifiante du portrait craché au visage d'Hollywood et le courage de Billy Wilder pour cette autoflagellation industrielle. Le jeu habité de Gloria Swanson a figé la critique d'admiration. Le grand public a été captivé par cette plongée macabre et fascinante dans l'envers du décor du star-system, faisant du film un grand succès au box-office de l'année 1950. Malgré l'hostilité de certains grands patrons de studios qui accusaient Wilder de trahison, les spectateurs ont adoré ce suspense psychologique unique. Le film a obtenu onze nominations aux Oscars en 1951 et en a remporté trois majeurs, dont celui du Meilleur scénario original et des Meilleurs décors, gravant son nom au panthéon du cinéma.
Billy Wilder a adopté un style visuel sombre et étouffant, multipliant les miroirs et les ombres baroques pour illustrer l'isolement mental de son héroïne. Il a choisi de mélanger fiction et réalité en intégrant de vraies figures oubliées du muet dans les scènes de parties de cartes. La production s'est déroulée dans le secret pour éviter que la direction des studios Paramount ne censure ce script particulièrement acide sur le fonctionnement de l'industrie cinematographique. Wilder a dû faire preuve de malice pour tourner certaines répliques assassines. La célèbre scène d'ouverture montrant le cadavre du narrateur flottant dans la piscine a nécessité des prouesses techniques incroyables pour l'époque. Pour obtenir ce plan subjectif unique depuis le fond de l'eau, l'équipe a placé un miroir au fond du bassin et a filmé le reflet depuis la surface. Pour le rôle emblématique de Norma Desmond, Wilder avait essuyé les refus de Mae West et Pola Negri avant que Gloria Swanson, elle-même ancienne icône du muet, n'accepte de livrer cette performance légendaire.
Le film est une satire impitoyable du culte de la célébrité, de la déchéance liée à la vieillesse et de la cruauté d'une industrie qui broie ses propres idoles. Il explore la folie narcissique, la prostitution morale des artistes pour l'argent et l'illusion destructrice du passé. Le parasitisme psychologique lie tragiquement les deux protagonistes.
La fin mémorable montre Norma Desmond, devenue totalement folle après avoir assassiné Joe, descendant le grand escalier de sa villa sous le regard des policiers et des caméras d'actualités qu'elle prend pour l'équipe de son nouveau film. Elle prononce alors sa réplique d'anthologie : "D'accord, Monsieur DeMille, je suis prête pour mon gros plan." Ce dénouement tragique illustre le triomphe définitif de l'illusion sur la réalité brisée.
Le titre fait référence à la célèbre avenue de Los Angeles, symbole géographique du strass et des studios de cinéma. En anglais, "Sunset" signifie le coucher du soleil, ce qui apporte un double sens mélancolique à l'œuvre. Le titre désigne ainsi le crépuscule d'une vie, la fin d'une époque artistique et la déchéance inéluctable des stars du muet.
La partition musicale composée par Franz Waxman est un chef-d'œuvre dramatique qui mêle habilement des influences de jazz moderne pour le personnage de Joe à des élans orchestraux classiques et excentriques pour traduire la démence de Norma. Cette partition virtuose lui a valu l'Oscar de la Meilleure musique de film.
L'œuvre figure invariablement parmi les dix meilleurs films de l'histoire selon l'American Film Institute et reste étudiée dans le monde entier pour sa construction scénaristique parfaite. Sa réplique finale est entrée définitivement dans le langage courant de la culture populaire internationale.