Barton Fink est un dramaturge new-yorkais célébré pour ses pièces sur « l'homme ordinaire » qui débarque à Hollywood en 1941 pour écrire un film de catch. Installé dans un hôtel délabré et oppressant, face à une page blanche qui refuse de se remplir, Fink sombre progressivement dans une paranoïa cauchemardesque peuplée de bruits inexplicables, d'un voisin de palier envahissant et de visions de plus en plus troublantes. Les frères Coen signent un film de chambre claustrophobique et surréaliste sur le bloc de l'écrivain et les compromis artistiques de Hollywood, Palme d'Or à Cannes 1991.
Barton Fink est né d'une manière particulièrement singulière : alors que les frères Coen travaillaient sur l'écriture de Miller's Crossing et se trouvaient momentanément bloqués, ils ont mis ce script de côté pour écrire Barton Fink — une histoire sur le blocage de l'écrivain — en à peine trois semaines. Cette genèse paradoxale donne au film une dimension méta fascinante : un film sur l'impossibilité d'écrire, écrit par des gens qui n'arrivaient pas à écrire. Le film s'inspire en partie du parcours d'auteurs comme Clifford Odets — dramaturge new-yorkais des années 40 tenté par Hollywood — et de William Faulkner, dont les séjours à Hollywood comme scénariste ont nourri nombre de légendes. Joel et Ethan Coen ont conçu l'hôtel Earle comme un espace mental aussi bien que physique — une extension de la psyché de Barton, un purgatoire pour les ambitions artistiques compromise. John Turturro, avec qui ils travaillaient pour la deuxième fois après Miller's Crossing, était leur seul choix pour incarner Barton — son intensité nerveuse et son physique particulier correspondaient exactement au personnage.
Résumé des critiques professionnelles : Barton Fink a été acclamé comme un chef-d'œuvre dès sa présentation à Cannes 1991, où il est entré dans l'histoire en remportant simultanément la Palme d'Or, le Prix de la mise en scène et le Prix d'interprétation masculine pour John Turturro. La presse internationale a salué l'ambition formelle et thématique du film, sa densité symbolique et la façon dont les frères Coen mêlaient le thriller, l'horreur et la satire dans un film radicalement inclassable.
Réception du public : Le film a eu un impact important dans les circuits de cinéma d'auteur, même si son hermétisme délibéré et son atmosphère de cauchemar l'ont rendu moins accessible au grand public que d'autres films des Coen. Il a progressivement acquis le statut de film culte absolu parmi les cinéphiles.
Récompenses obtenues : Palme d'Or, Prix de la mise en scène et Prix d'interprétation masculine au Festival de Cannes 1991 — un triplé sans précédent dans l'histoire du festival. Ces distinctions extraordinaires consacraient une œuvre qui avait dominé la compétition de façon écrasante.
Inspirations du réalisateur : Joel Coen a cité Le Locataire (1976) de Roman Polanski comme inspiration principale pour le film — un homme qui perd progressivement la raison dans un appartement/hôtel oppressant, avec l'espace architectural comme externalisation de la psyché qui se délite. Il voulait que l'hôtel Earle soit aussi expressif et inquiétant que l'appartement de Polanski.
Difficultés de production : La conception et la construction de l'hôtel Earle ont été l'une des productions scénographiques les plus complexes de la filmographie des Coen. Le décorateur Dennis Gassner a créé un espace qui devait sembler à la fois réel et irréel, dont les couloirs infinis et le papier peint qui se décolle symbolisent l'état mental croissant du protagoniste.
Anecdote sur une scène particulière : La séquence finale de l'incendie de l'hôtel — John Goodman traversant les flammes dans le couloir, portant une mystérieuse boîte — est l'une des images les plus hallucinantes et les plus discutées du cinéma des années 90. Les Coen ont volontairement laissé son interprétation ouverte, refusant d'expliquer si la scène est réelle, onirique ou symbolique.
Barton Fink est une réflexion sur le bloc de l'écrivain comme punition méritée pour la prétention intellectuelle — Barton parle au nom de « l'homme ordinaire » sans avoir jamais réellement écouté ni regardé aucun homme ordinaire. Le film dit que l'art qui prétend parler pour le peuple en restant cloîtré dans ses certitudes intellectuelles est une forme de fraude. Charlie Meadows — l'homme ordinaire réel qui partage le couloir de Barton — est précisément ce dont Barton a besoin mais qu'il est incapable d'entendre. Hollywood comme machine à broyer les prétentions artistiques et à transformer les artistes en artisans bien payés est la satire centrale du film. L'hôtel Earle comme espace mental de la dégradation progressive est une métaphore du purgatoire artistique.
La fin de Barton Fink est délibérément ambiguë et refus toute résolution claire. Les événements horrifiques de l'hôtel — la mort, les flammes, les révélations sur Charlie — sont-ils réels ou hallucinés ? Barton ressort de l'expérience avec un script qu'il a enfin écrit mais que Hollywood refuse, et il se retrouve sur une plage à contempler une image qui ressemble exactement à la photo accrochée dans sa chambre d'hôtel depuis le début. Cette fin en boucle suggère que Barton est prisonnier de sa propre psyché, condamné à répéter indéfiniment le même cycle de prétention, de blocage et de révélation insuffisante.
Barton Fink est simplement le nom du personnage principal — un choix qui place le film immédiatement sous le signe du portrait de personnage plutôt que de l'intrigue. Ce nom a quelque chose de légèrement ridicule et de légèrement pathétique — « Fink » en argot américain désigne un délateur, un traître — qui dit d'emblée que le film ne célébrera pas son héros mais l'observera avec une distance ironique. Il y a aussi dans ce nom une dissonance entre la grandeur que Barton s'attribue et la trivialité de sa consonance.
Barton Fink est aujourd'hui unanimement reconnu comme l'un des films les plus importants des années 90 et l'un des sommets de la filmographie des frères Coen. Il continue d'être étudié dans les écoles de cinéma du monde entier comme exemple de maîtrise formelle et thématique. John Turturro et John Goodman ont décrit le tournage comme l'une de leurs expériences professionnelles les plus intenses et les plus mémorables. Le film a influencé des générations de cinéastes dans leur façon d'utiliser l'espace architectural comme expression des états psychologiques des personnages.
Barton Fink entre en résonance directe avec Le Locataire (1976) de Roman Polanski et Shining (1980) de Stanley Kubrick pour l'hôtel comme espace mental oppressant. Adaptation (2002) de Spike Jonze ou Les Berkman se séparent (2005) de Noah Baumbach explorent le bloc de l'écrivain avec moins de radicalisme formel mais une acuité comparable. Dans la filmographie des Coen, A Serious Man (2009) partage la même structure d'un homme confronté à des forces cosmiques incompréhensibles. Hail, Caesar ! (2016) des mêmes réalisateurs revient sur Hollywood des années 40 avec une ironie différente.