Redmond Barry, jeune Irlandais sans fortune, se retrouve mêlé par les hasards de la vie à la guerre de Sept Ans, aux espions prussiens et aux cercles aristocratiques européens du XVIIIe siècle. Par une série de coups du sort et de manœuvres habiles, il s'élève dans la société en épousant une riche veuve et en prenant le nom de Barry Lyndon. Mais l'ascension sociale la plus brillante peut se renverser aussi vite qu'elle s'est construite, et la chute sera à la hauteur de l'ambition. Kubrick signe l'un des films les plus beaux de l'histoire du cinéma, une fresque froide et sublime sur la vanité de l'ambition humaine.
Barry Lyndon est adapté du roman Mémoires de Barry Lyndon de William Makepeace Thackeray, publié en 1844 et considéré comme une satire féroce de l'arrivisme social dans l'Europe du XVIIIe siècle. Kubrick avait initialement prévu de réaliser Napoléon — un projet colossal sur l'Empereur qui ne verra jamais le jour — et s'était plongé pendant des années dans la documentation sur le XVIIIe siècle européen. Le roman de Thackeray lui permettait de recycler cette recherche immense dans un film plus faisable, tout en gardant la même période historique et la même fascination pour une époque de magnificence et de cruauté simultanées. Le défi technique central de la production était de filmer uniquement à la lumière naturelle — bougies, flambeaux, lumière du jour — sans aucun éclairage électrique artificiel, afin de restituer exactement les conditions visuelles d'un tableau de maître du XVIIIe siècle. Pour y parvenir, Kubrick a obtenu auprès de la NASA des objectifs ultra-lumineux développés pour la conquête spatiale, qui permettaient de filmer à la lumière de quelques bougies avec des résultats stupéfiants.
Résumé des critiques professionnelles : Barry Lyndon a d'abord reçu des critiques mitigées à sa sortie, certains journalistes trouvant le film trop froid, trop lent et trop distant pour permettre l'identification émotionnelle. Avec le temps, le film a été complètement réévalué et est aujourd'hui unanimement considéré comme l'un des plus grands chefs-d'œuvre de l'histoire du cinéma et l'œuvre la plus aboutie de Kubrick sur le plan visuel.
Réception du public : Le public de 1975 a été décontenancé par la lenteur délibérée et la froideur esthétique du film, et Barry Lyndon a réalisé des résultats commerciaux décevants à sa sortie. Au fil des décennies, la réputation du film n'a cessé de grandir pour atteindre le statut de film culte absolu pour les cinéphiles du monde entier.
Récompenses obtenues : Barry Lyndon a remporté quatre Oscars techniques en 1976 : meilleure photographie (John Alcott), meilleurs costumes, meilleure direction artistique et meilleure musique adaptée. Ces récompenses consacraient la révolution esthétique absolue que le film représentait.
Inspirations du réalisateur : Kubrick voulait que chaque image du film ressemble à un tableau de la peinture flamande et hollandaise du XVIIIe siècle — Hogarth, Gainsborough, Watteau — avec la même lumière naturelle, les mêmes compositions et la même esthétique d'une beauté froide. Il a passé des mois à étudier la peinture de cette époque avec son directeur de la photographie John Alcott.
Difficultés de production : L'obtention et l'utilisation des objectifs ultra-lumineux de la NASA — des Zeiss 50mm f/0.7 — était une première absolue dans l'histoire du cinéma. John Alcott a dû adapter ces objectifs conçus pour la photographie médicale aux besoins du tournage cinématographique, un travail technique colossal qui a nécessité des mois de préparation.
Anecdote sur une scène particulière : La séquence du duel à l'aube dans les écuries — filmée uniquement à la lumière des torches et de quelques bougies — est considérée comme l'apogée technique du film et comme l'une des séquences les plus sublimes de l'histoire du cinéma. Kubrick a tourné cette scène plusieurs fois pour trouver l'exacte densité lumineuse qui correspondait à sa vision.
Barry Lyndon est une méditation philosophique sur la vanité de l'ambition humaine dans un monde régi par le hasard et la cruauté de la fortune. Le narrateur omniscient qui commente les événements avec une ironie détachée dit que tout ce que Barry Lyndon accomplit — ses victoires, ses trahisons, ses amours — est vain depuis le début : la roue de la fortune tourne et ce que l'on a construit avec acharnement peut s'effondrer instantanément. Le film dit aussi que l'aristocratie européenne du XVIIIe siècle était un système de conventions sociales aussi absurdes que cruelles, dans lequel la forme primait toujours sur le fond. La beauté plastique absolue des images crée une dissonance permanente avec la froideur morale des situations — le monde est beau et les hommes y sont misérables. La paternité comme seule vraie passion de Barry — son amour pour son fils est la seule émotion authentique du personnage — est la ligne émotionnelle la plus mélancolique du film.
La chute de Barry Lyndon est aussi inexorable que sa montée avait semblé brillante. La mort de son fils bien-aimé, puis le duel contre son beau-fils qui lui coûte une jambe, puis l'exil definitif d'Angleterre imposé par Lady Lyndon — tout se défait avec la même froideur mécanique que tout s'était construit. La dernière image de Barry, invalide et déchu, repartant vers l'obscurité avec une rente dérisoire, est parmi les plus mélancoliques du cinéma de Kubrick. Le carton final — « Hommes et femmes qui jouèrent leur rôle dans cette histoire sont maintenant tous morts » — est un épitaphe universel sur la vanité de toute vie humaine.
Barry Lyndon est le nom que Redmond Barry se donne en adoptant le patronyme de sa femme lors de leur mariage — un acte qui dit tout de son ambition : changer de nom pour changer de classe sociale. Ce titre annonce immédiatement l'arrivisme comme sujet central du film. La froideur un peu pompeuse de ce nom composé — Barry Lyndon, avec ses sonorités aristocratiques — dit aussi l'imposture fondamentale du personnage, qui s'est fabriqué une identité aussi artificielle que les perruques poudrées de son époque.
La bande originale de Barry Lyndon est une œuvre en soi, entièrement composée de musique classique et baroque authentique du XVIIIe siècle — Haendel, Vivaldi, Schubert, Bach — complétée par quelques musiques irlandaises traditionnelles pour les scènes de jeunesse de Barry. Le choix de n'utiliser aucune composition originale moderne, mais uniquement de la musique d'époque, est une décision artistique radicale qui contribue à l'impression que le film est non pas une reconstitution historique mais une fenêtre ouverte directement sur le XVIIIe siècle. La Sarabande de Haendel, utilisée à plusieurs reprises comme leitmotiv mélancolique, est devenue l'une des musiques de film les plus reconnaissables de l'histoire du cinéma.
Barry Lyndon a été restauré en 4K et présenté dans les grandes cinémathèques du monde, révélant dans des conditions optimales la beauté de la photographie de John Alcott. Il continue de faire l'objet d'études cinéphiliques approfondies et est régulièrement cité dans les classements des plus grands films de l'histoire du cinéma. La technique de filmage à la bougie développée pour ce film a inspiré des générations de directeurs de la photographie, et l'objectif Zeiss f/0.7 utilisé est entré dans la légende technique du cinéma.
Barry Lyndon est unique dans son genre mais dialogue avec les grandes œuvres du film historique en costume : Tom Jones (1963) de Tony Richardson est la version britannique et plus légère du même roman picaresque du XVIIIe siècle. Dangerous Liaisons (1988) de Stephen Frears explore avec la même élégance froide la cruauté de l'aristocratie européenne d'Ancien Régime. Amadeus (1984) de Milos Forman partage la même fascination pour le XVIIIe siècle comme monde de magnificence et de mesquinerie simultanées. The Favourite (2018) de Yorgos Lanthimos est peut-être l'héritier le plus direct de l'esthétique et de la froideur morale de Barry Lyndon dans le cinéma contemporain.