En 2012, les quartiers nord de Marseille affichent le taux de criminalité le plus élevé de France. Trois policiers de la BAC, Greg, Yass et Antoine, sillonnent ce territoire gangrené par le trafic de drogue, sous la pression constante d'une hiérarchie qui exige des résultats. Pour tenir la cadence, ils multiplient les méthodes expéditives et franchissent peu à peu la frontière de la légalité. Le jour où le système judiciaire se retourne contre eux, ces hommes de terrain découvrent qu'ils sont devenus les coupables idéaux d'une institution qui les a longtemps laissés agir seuls.
Cédric Jimenez, né et élevé dans les quartiers nord de Marseille, connaît intimement le territoire qu'il met en scène. Le scénario s'inspire librement d'une affaire réelle survenue en 2012, lorsque trois policiers de la Brigade Anti-Criminalité avaient été mis en cause pour des méthodes jugées illégales lors d'opérations dans ces mêmes quartiers. Le réalisateur souhaitait raconter cette histoire sans céder à un manichéisme facile, en montrant à la fois la violence du terrain et la solitude institutionnelle des agents. Il retrouve pour l'écriture sa complice de longue date Audrey Diwan, avec qui il avait déjà signé La French et HHhH. Le projet est pensé comme un film choral, porté par un trio d'acteurs plutôt que par une vedette unique. Jimenez a mené un important travail de documentation, rencontrant d'anciens membres de la BAC et des habitants des cités concernées. Il tenait à filmer au plus près du réel, avec une caméra nerveuse et une esthétique quasi documentaire. L'ambition n'était pas de juger mais de montrer un système à bout de souffle, où les policiers de terrain paient parfois pour les manquements de leur hiérarchie.
Le film a été globalement salué par la critique française pour son efficacité, sa tension permanente et la qualité de son trio d'acteurs. Plusieurs journaux ont souligné la mise en scène immersive et la capacité du réalisateur à éviter le manichéisme habituel du genre policier. Certains critiques ont toutefois pointé une forme de complaisance envers le point de vue des forces de l'ordre, jugeant le récit trop favorable aux policiers mis en cause. La polémique autour de sa présentation à Cannes en 2021 a nourri un débat public sur la représentation de la police au cinéma. Le public français a largement plébiscité le film, qui est resté en tête du box-office pendant deux semaines consécutives à sa sortie. Il a rapidement dépassé les deux millions d'entrées, devenant l'un des plus gros succès du cinéma français depuis la réouverture des salles après la pandémie. Le bouche-à-oreille a été particulièrement favorable, porté par la tension du récit et les performances remarquées de Gilles Lellouche et François Civil. Le film a connu une seconde vie importante sur les plateformes de streaming. BAC Nord a été récompensé aux César 2022, où il a remporté les prix du Meilleur film et de la Meilleure réalisation, une reconnaissance rare pour un film policier grand public. Il avait auparavant été présenté hors compétition au Festival de Cannes 2021, où sa réception avait été partagée entre admiration technique et réserves politiques. Ce double succès critique et populaire a confirmé la place de Cédric Jimenez parmi les réalisateurs français les plus en vue de sa génération.
Cédric Jimenez a construit son film comme un retour aux sources, tournant dans les quartiers mêmes où il a grandi, avec une volonté d'authenticité qui a guidé tous ses choix de mise en scène. Il s'est appuyé sur les témoignages de policiers ayant réellement exercé au sein de la BAC Nord pour nourrir les dialogues et les situations. Le cinéaste voulait éviter l'esthétisation excessive souvent associée au genre et privilégier une caméra à l'épaule, proche des corps et des visages. Le tournage dans les cités marseillaises a nécessité une préparation logistique importante, avec l'implication des habitants et des autorités locales pour sécuriser les prises de vues. L'équipe a dû composer avec une chaleur écrasante et des conditions de tournage exigeantes en extérieur, dans des décors réels plutôt que reconstitués en studio. Les acteurs ont suivi un entraînement physique et tactique auprès d'anciens policiers afin de restituer avec justesse les gestes et réflexes du métier. Une scène de course-poursuite dans les ruelles étroites des quartiers nord a nécessité plusieurs jours de tournage, l'équipe cherchant à capter un sentiment d'urgence et de chaos maîtrisé. Gilles Lellouche a expliqué avoir voulu insuffler à son personnage une fatigue et une usure palpables, reflet d'hommes consumés par leur mission.
BAC Nord interroge la frontière ténue entre le maintien de l'ordre et l'abus de pouvoir, dans des quartiers où l'État semble avoir déserté. Le film explore la pression exercée par la hiérarchie sur des agents de terrain sommés d'obtenir des résultats coûte que coûte, quitte à fermer les yeux sur leurs méthodes. Il met en scène la solitude professionnelle et humaine de policiers pris entre leur mission, leur conscience et les limites de la loi. La violence structurelle des quartiers populaires, le trafic de drogue et l'abandon économique de certains territoires urbains constituent une toile de fond constante. Le récit questionne également le rôle des institutions et des médias, prompts à sacrifier des exécutants pour préserver une image institutionnelle. La fraternité entre les trois policiers, leur loyauté mutuelle face à l'adversité, occupe une place centrale dans le récit. Le film aborde enfin la défiance croissante entre population et police, ainsi que le sentiment d'injustice ressenti par des agents qui s'estiment désignés comme boucs émissaires.
Le film se termine alors que les trois policiers se retrouvent mis en examen et emprisonnés, rattrapés par une enquête interne qui remet en cause leurs méthodes sur le terrain. Cette conclusion ouverte reflète la réalité judiciaire complexe de l'affaire dont le film s'inspire, où la procédure s'est étalée sur plusieurs années. Plutôt que d'offrir une résolution nette, Cédric Jimenez choisit de laisser le spectateur face à l'incertitude et à l'amertume de ses personnages, qui ne comprennent plus le sens de leur engagement. Cette fin insiste sur le sentiment d'abandon institutionnel ressenti par les policiers de terrain, livrés à eux-mêmes après avoir exécuté ce qu'on leur demandait. Le dernier regard échangé entre les trois hommes souligne leur solidarité indéfectible, seule certitude qui subsiste dans un système qui les a broyés. Le réalisateur refuse volontairement de trancher moralement, laissant au spectateur le soin de se forger sa propre opinion sur leur culpabilité.
Le titre du film reprend directement le nom de l'unité de police mise en scène, la BAC, Brigade Anti-Criminalité, complété par la mention « Nord » qui désigne les quartiers nord de Marseille où se déroule l'intrigue. Ce choix de titre, sobre et factuel, ancre immédiatement le récit dans une réalité géographique et institutionnelle précise. Il évoque aussi la spécificité de cette unité, chargée d'intervenir rapidement sur des faits de délinquance dans des zones considérées comme sensibles. En associant le sigle policier à un point cardinal, le titre souligne la dimension territoriale du conflit mis en scène, entre une police en tension permanente et un quartier stigmatisé. Le titre fonctionne également comme une signature quasi documentaire, à la manière d'un rapport de police, renforçant l'impression de récit ancré dans le réel que recherchait le réalisateur.
Après un important succès en salles puis une large exposition en streaming, BAC Nord continue d'être régulièrement rediffusé à la télévision française, notamment sur France 2. Le film a consolidé la réputation de Cédric Jimenez, qui a depuis poursuivi une carrière de réalisateur reconnu, entre projets français et productions internationales.
Les Misérables de Ladj Ly, Bronx d'Olivier Marchal, La Haine de Mathieu Kassovitz, La French de Cédric Jimenez.