Londres, fin du XVIe siècle. Edward de Vere, comte d'Oxford, est un nobleman de la cour d'Élisabeth Ire et un poète de génie. Mais les conventions aristocratiques lui interdisent de signer ses œuvres et de les soumettre au regard du peuple. Il confie alors ses textes au dramaturge Ben Jonson pour les faire représenter sous le nom d'un comédien sans talent nommé William Shakespeare. Pendant que la gloire d'un imposteur grandit, de Vere utilise le théâtre comme arme politique dans les intrigues de succession qui agitent la cour — un complot qui pourrait changer le cours de l'histoire d'Angleterre.
Anonymous représente un tournant radical dans la carrière de Roland Emmerich — réalisateur spécialisé dans les films-catastrophe à grand spectacle (Independence Day, Le Jour d'après, 2012) qui s'attaque ici pour la première fois à un film d'époque intimement politique. Le scénario a été écrit par John Orloff, qui a développé pendant des années cette thèse historique controversée : les œuvres de Shakespeare auraient en réalité été écrites par Edward de Vere, 17e comte d'Oxford — la théorie dite «oxfordienne», l'une des nombreuses hypothèses alternatives à l'attribution traditionnelle des pièces à Shakespeare. Emmerich, fasciné par ce mystère, a voulu en faire un thriller politique en costumes qui dépasse la simple querelle d'attribution littéraire pour s'intéresser aux enjeux politiques de l'Angleterre élisabéthaine — la succession au trône, les guerres de factions, le rôle du théâtre comme espace de contestation du pouvoir.
Résumé des critiques professionnelles : La presse a accueilli Anonymous de façon très partagée. D'un côté, beaucoup ont salué la qualité visuelle du film et la prestation de Rhys Ifans dans le rôle d'Edward de Vere, ainsi que l'ambition de la reconstitution historique. De l'autre, les spécialistes shakespeariens et les historiens ont critiqué vivement la théorie présentée comme quasi certaine, estimant que le film contribuait à répandre une thèse historiquement non fondée. Le paradoxe d'Emmerich — habitué à des films sans prétention intellectuelle — s'emparant d'une querelle d'érudits a aussi alimenté des débats.
Réception du public : Le film a réalisé des scores décevants au box-office mondial, avec seulement 15 millions de dollars aux États-Unis — loin des succès habituels d'Emmerich. En France et en Europe, l'accueil a été légèrement plus favorable, notamment dans les milieux culturels attirés par la thématique shakespearienne.
Inspirations du réalisateur : Roland Emmerich a été convaincu de la thèse oxfordienne après avoir lu les travaux de plusieurs chercheurs, et voulait partager cette conviction avec le grand public à travers le médium le plus accessible qui soit : le cinéma populaire. Pour lui, peu importe la vérité historique définitive — c'est la force dramatique de l'hypothèse qui compte.
Difficultés de production : La reconstitution du Londres élisabéthain — avec son Globe Theatre, ses rues boueuses et ses costumes d'époque — a été réalisée en grande partie en Allemagne, où les studios Babelsberg offraient les infrastructures nécessaires à un tournage d'époque ambitieux.
Anonymous explore la paternité artistique et le droit de signature — qui possède une œuvre, celui qui l'a écrite ou celui qui la signe ? Le film interroge le rapport entre le pouvoir et la culture : le théâtre élisabéthain comme espace de propagande, de résistance et de manipulation politique. La contrainte sociale de l'aristocratie face à l'expression individuelle est le drame personnel d'Oxford — un homme de génie prisonnier de sa classe. Enfin, le film pose la question philosophique de savoir si l'identité d'un auteur change la valeur de son œuvre.
La fin du film révèle l'ampleur des enjeux politiques cachés derrière la querelle d'attribution littéraire — notamment les connexions entre Oxford, la reine Élisabeth et sa succession au trône. La mort d'Oxford avant d'avoir pu revendiquer ses œuvres scelle le triomphe paradoxal de la fiction sur la vérité : Shakespeare restera «l'auteur» de l'histoire, même si Emmerich nous a convaincu du contraire. Une fin amère et subversive.
Anonymous est un mot à double sens dans ce contexte. Au sens littéral, c'est l'état dans lequel Oxford a choisi de publier ses œuvres — sans nom, sans paternité revendiquée. Mais c'est aussi le statut que l'histoire a finalement conféré au vrai auteur : si la thèse du film est vraie, le génie le plus admiré de la littérature mondiale est effectivement... anonyme.
Anonymous reste une curiosité dans la filmographie de Roland Emmerich — son film le plus ambitieux intellectuellement et l'un de ses échecs commerciaux les plus nets. La question de l'attribution des œuvres de Shakespeare continue de faire débat dans les cercles académiques, sans qu'aucune preuve décisive n'ait jamais été apportée dans un sens ou dans l'autre. Disponible en VOD.
Anonymous s'inscrit dans la tradition des thrillers politiques en costume comme Shakespeare in Love (1998) de John Madden — qui défend la thèse traditionnelle avec une légèreté que Anonymous n'a pas. Pour les films sur les mystères d'attribution artistique, Vermeer in Bosnia ou Le Mystère Michelangelo offrent des approches documentaires. Côté Emmerich, ce film est l'œuvre la plus atypique de sa filmographie.