Depuis trente ans, la quincaillerie Bricomonge, tenue par le père du réalisateur en plein Quartier latin à Paris, est un haut lieu de sociabilité et l'ancien terrain de jeu de son enfance. Au moment où le magasin s'apprête à fermer définitivement, Samuel Bigiaoui accompagne son père dans les derniers instants de cette aventure commerciale. À travers cet inventaire final, le réalisateur cherche à comprendre ce qui a poussé cet ancien militant maoïste, intellectuel diplômé des années 1960-1970, à devenir quincailler. Ce document intime interroge la filiation et les silences qui séparent parfois un père de son fils.
68, mon père et les clous est un documentaire né d'un geste presque anodin : dès 2006, Samuel Bigiaoui commence à filmer, sans but précis, la quincaillerie Bricomonge tenue par son père dans le Quartier latin, un peu à la manière d'un film de vacances familial. Le réalisateur explique avoir voulu capter l'essence de ce magasin qui le fascinait depuis l'enfance, filmant de façon sporadique pendant plusieurs années les allées et venues des clients et des employés. Ce n'est qu'au moment de la fermeture définitive du magasin que ce projet familial et intime se transforme en un récit susceptible d'intéresser un public plus large. Lors d'une résidence d'écriture à Lussas, haut lieu du documentaire français, Samuel Bigiaoui visionne de nombreux films consacrés à la figure paternelle, ce qui lui permet d'identifier les écueils à éviter pour ne pas tomber dans un simple hommage convenu. Le film s'inspire ainsi d'une histoire vraie et personnelle : celle du parcours de son propre père, ancien militant de la Gauche Prolétarienne pendant les événements de mai 1968, devenu à l'âge de 40 ans commerçant en quincaillerie. Le montage, particulièrement complexe, a nécessité une quinzaine de semaines de travail afin de construire une progression du récit, de l'ambiance chaleureuse en surface jusqu'à la découverte progressive du passé caché du père.
Le documentaire a été salué pour la pudeur et la retenue avec lesquelles Samuel Bigiaoui filme son père, entre tendresse filiale et cocasserie assumée. Plusieurs critiques soulignent la réussite du dispositif narratif, qui part d'une ambiance familiale chaleureuse pour peu à peu creuser vers des zones plus intimes et politiques du passé paternel. Le film est également remarqué pour sa manière de traiter un sujet universel, celui de la filiation et de la transmission, sans misérabilisme ni sensationnalisme. Le public a généralement apprécié la sincérité et la simplicité de ce portrait familial, touché par la relation pudique mais complice entre le réalisateur et son père. Le format intimiste du documentaire, centré sur un lieu unique appelé à disparaître, a également suscité une forme de nostalgie chez les spectateurs attachés aux commerces de quartier traditionnels. Le film a remporté le Prix du Jury et le Prix du Jury Étudiant au Champs-Élysées Film Festival, ainsi que le Prix Découverte de la SCAM en 2018, et a par ailleurs été nommé au César du meilleur film documentaire en 2020.
Inspirations du réalisateur : Samuel Bigiaoui s'est directement inspiré de sa propre histoire familiale et de sa fascination d'enfant pour la quincaillerie de son père. Sa résidence d'écriture au festival de Lussas lui a permis d'affiner son approche en étudiant de nombreux films consacrés à la figure du père, un exercice qui l'a aidé à éviter les écueils classiques du genre. Difficultés de production : le tournage s'est étalé sur plusieurs années, de façon sporadique et sans intention initiale de réaliser un film, ce qui a rendu le travail de montage particulièrement complexe. Il a fallu une quinzaine de semaines pour organiser cette matière accumulée sur le temps long en un récit structuré, capable de faire progressivement basculer le spectateur de la chronique commerciale légère vers la confession intime.
68, mon père et les clous interroge la transmission entre générations et les silences qui peuvent subsister au sein d'une famille malgré la proximité. Le film explore la trajectoire d'un ancien militant maoïste des années 1968, confronté au décalage entre ses idéaux de jeunesse et le commerce modeste qu'il a fini par exercer. La disparition d'un lieu, la quincaillerie familiale, sert de point de départ à une réflexion plus large sur la mémoire, le temps qui passe et la fin d'une époque. Le documentaire aborde aussi la difficulté de connaître réellement ses parents, au-delà de l'image figée que l'enfance leur a attribuée. Enfin, le film questionne la notion d'engagement politique et son évolution au fil d'une vie, entre utopie révolutionnaire et vie quotidienne ordinaire.
Le film se conclut sur la fermeture définitive de Bricomonge et le dernier inventaire du magasin, moment où le père du réalisateur livre enfin, par bribes, quelques clés de compréhension sur son parcours militant et les raisons de sa reconversion. Sans offrir de réponse unique ou définitive à la question initiale du film, cette conclusion privilégie la pudeur et suggère que la relation entre le père et le fils, faite de non-dits autant que de tendresse, continuera d'exister au-delà de la disparition du magasin qui les a longtemps réunis.
Le titre associe directement l'année 1968, symbole de l'engagement politique et révolutionnaire du père du réalisateur, aux clous vendus quotidiennement dans sa quincaillerie, résumant en une formule le grand écart entre les idéaux de jeunesse du militant maoïste et la réalité modeste de sa vie de commerçant.
Le film peut être rapproché d'autres documentaires intimistes centrés sur la figure paternelle, qui interrogent également la difficulté de connaître pleinement ses parents à travers le prisme de la caméra.